Éditorial

Publié le vendredi 29 avril 2011 · Mis à jour le lundi 7 juillet 2014
Jean-Paul Demoule
La révolution urbaine est, sans nul doute après la révolution néolithique, l’événement le plus fondamental de l’histoire humaine. Apparue il y a 5 000 ans en Asie occidentale, on la retrouve ensuite, de manière indépendante, dans diverses régions du monde. Désormais, plus de 80 % des habitants de la planète vivent dans des villes, avec tout ce que cela signifie de confort pour certains, mais aussi de stress, de difficultés, de violences et d’insalubrité, pour d’autres. Sur l’actuel territoire français, la première ville fut, de toutes pièces, une importation coloniale: celle de Marseille, fondée vers l’an -600 avant notre ère par des Grecs venus de Phocée sur la côte de l’Asie mineure. Mais les populations indigènes s’étaient engagées en parallèle dans des processus de complexité sociale qui devaient mener bientôt à des phénomènes que l’on qualifie, faute de mieux, de « pré-urbains ». Ils reflètent certes l’influence des présences grecque, mais aussi étrusque, phénicienne et enfin romaine, sur les côtes de la Méditerranée. Cette influence fut d’abord commerciale, dans les échanges avec les élites. Le processus fut plus rapide au Sud, et définitif à partir de la conquête romaine du Midi de la Gaule en -124. Mais au Nord, à partir du IIe siècle avant notre ère, les « oppida » représentent une forme originale de concentration dans un même lieu des forces économiques, politiques et religieuses. Ils expliquent aussi que l’assimilation culturelle dite « gallo-romaine » ait pu se faire assez aisément lors de la colonisation: les organisations sociales et économiques n’étaient pas si différentes entre vainqueurs et vaincus.

Ce numéro propose donc un bilan de l’apparition des premières villes sur notre territoire. Il repose sur des synthèses, dont un débat entre Jean-Louis Huot, spécialiste des villes de l’Orient ancien – Babylone, comme il le rappelle, fut un temps la plus grande ville antique –, et Christian Goudineau, qui suit depuis longtemps ce dossier. S’y ajoute un certain nombre de monographies, qui font le point sur les exemples emblématiques de Marseille, Toulouse et Quimper. C’est délibérément que nous n’avons pas abordé la ville médiévale, qui relève d’autres phénomènes. L’urbanisation romaine marque encore fortement notre territoire : plus de la moitié de nos actuelles préfectures étaient à l’époque romaine des chefs-lieux de cités.

Quant à la réflexion sur nos pratiques professionnelles, elle s’applique cette fois à un exemple de mécanisation des techniques de fouilles, celui de l’opération archéologique menée sur le site du parc logistique de l’Aube. Parmi les chantiers en cours, on en notera un en Guadeloupe, l’archéologie préventive dans les départements d’outre-mer ayant longtemps connu un développement insuffisant.

Ce thème de la romanisation était précisément celui du colloque organisé de conserve par le musée du Louvre et l’Inrap en septembre 2007: il a rassemblé plus de 600 participants. C’est dire combien l’archéologie intéresse. En témoigne également l’excellente réception du film « L’autoroute à remonter le temps » présenté récemment sur France 5, mais aussi Planète, et TV5 Monde (en 11 langues) et la RTBF, et qui retrace les fouilles préventives de l’autoroute A19 dans le Loiret. En témoigne enfin l’accueil des parlementaires lors de l’audition, à l’automne, des responsables de l’Inrap par la commission des affaires culturelles et sociales de l’Assemblée nationale.
Zoom:
Un mur grec archaïque en adobe découvert il y a peu à Marseille : les briques, séparées par des joints argileux plus clairs sont façonnées avec de la terre vraisemblablement issue du site même. On distingue le solin de pierre à la base du mur.

Auteur

Jean-Paul Demoule
Président de l'Institut National de Recherches Archéologiques Préventives, Professeur à l'Université Paris I