La construction du futur espace culturel des Jacobins au Mans, vaste équipement de 8 000 m² comptant trois niveaux de parkings souterrains, a été l'occasion pour l'Inrap de procéder à l'une des plus importantes fouilles archéologiques réalisées dans cette ville. Le planning de construction de l'édifice, particulièrement complexe, a conduit à scinder l'intervention en trois campagnes, d'avril 2010 à juillet 2011.

Dernière modification
19 février 2016
Les deux axes privilégiés de la fouille étaient l'occupation antique et la bataille du Mans en décembre 1793, un épisode particulièrement sanglant des guerres de Vendée dont les victimes ont été inhumées dans des charniers à proximité du site.
La période médiévale, mal représentée, reste d'un intérêt secondaire, même si elle se signale par quelques découvertes matérielles exceptionnelles comme un tremissis d'or, rarissime monnaie du Ve siècle.
Les vestiges antiques apportent des informations de premier ordre pour la connaissance de ce secteur de la ville antique (Vindinum) encore peu exploré et notamment d'étonnants vestiges de rituels de magie noire : les tablettes de défixion.
Au Mans, des rituels antiques de magie noire

Un quartier urbain antique à vocation résidentielle et artisanale

L'occupation gallo-romaine s'organise le long de deux rues orthogonales bordées de trottoirs. Diverses constructions maçonnées ou sur solins, aux fonctions artisanale ste commerciales,  s'y déploient durant les trois premiers siècles de notre ère. On citera notamment une auberge ou taverne, située au carrefour entre une des rues et une venelle perpendiculaire. Sa localisation, à proximité du "théâtre" antique, rend compte de la fréquentation importante qui caractérise les abords de ces monuments. La construction s'organise autour d'une cour centrale évoquant l'organisation des domus urbaines et associe des parties fonctionnelles (cuisines, celliers et cave) et des pièces résidentielles.
Un atelier de bronzier, où furent fabriquées de très grosses pièces (probablement de la statuaire), a été découvert. Les installations destinées à la coulée du métal constituent une découverte unique dans le monde gréco-romain. Il s'agit de grosses « coques » en terre cuite, installées au fond de fosses creusées dans un remblai de sable. Ces coques servaient probablement à protéger les moules dans lesquels était coulé le bronze en fusion. Elles sont relativement bien conservées et leur étude, actuellement en cours, devrait permettre de consolider les connaissances sur la métallurgie antique.

Aux origines gauloises de la ville ?

Sous les vestiges d'un quartier méconnu de Vindinum, la surprise a été de découvrir des occupations antérieures, remontant à la fin de l'indépendance gauloise (milieu du Ier siècle avant notre ère). Ces découvertes exceptionnelles, les plus anciens vestiges découverts au Mans, reculent d'un demi-siècle les origines de la ville. On dénombre des constructions sur poteaux plantés ou sablières enterrées, côtoyant une importante activité artisanale liée aux arts du feu. Plusieurs structures de chauffe ont été mises en évidence, notamment un four de potier à alandiers dont les parties inférieures ont été restaurées avec les ratés de cuisson. On dispose ainsi d'un ensemble céramique fabriqué sur place et cohérent. De tels exemples sont rarissimes.

Un culte des eaux et des rituels de magie noire

L'élément le plus inattendu de cette fouillea été mis au jour dans l'angle nord-est du site. Au bord d'un petit étang artificiel, créé au début du Ier siècle et délimité par un mur d'enceinte, s'élevait un bâtiment carré de 3 mètres de côté dans lequel ont été découvertes 287 monnaies des ier et iie siècle. Ce lot conséquent est complété par 400 autres monnaies découvertes dans la vase du plan d'eau et environ 200 objets métalliques en plomb, bronze, argent ou or. On dénombre beaucoup d'éléments de parure (bagues, fibules) mais aussi 71 feuilles de plomb, souvent repliées sur elles-mêmes et dont certaines portent des inscriptions.
Ce lot d'objets, concentré dans et à proximité du plan d'eau, ne laisse aucun doute sur la nature cultuel du lieu : les monnaies et les objets de valeur sont des offrandes faites à une divinité habitant le plan d'eau, qui prend donc l'image d'un étang sacré.
Dans ce contexte, les feuilles de plomb correspondent à des maléfices dont on demande la réalisation à la divinité, selon un rituel bien identifié. On connaît dans le monde antique environ 2 000 de ces tablettes dites de défixion (en latin defixio = envoûtement), toujours associées à des lieux cultuels et très souvent à l'eau. Malheureusement, comme c'est souvent le cas, celles du Mans ne sont pas déchiffrables. Les inscriptions relèvent davantage de la symbolique que de l'écriture. C'est un langage de magicien, qui garde tous ses secrets pour les mortels mais qui est parfaitement compréhensible par la divinité qui habite l'étang.   
Ces espaces cultuels consacrés à une divinité aquatique ne sont pas exceptionnels dans l'Antiquité, mais ils se développent généralement en milieu naturel. Il est rarissime d'en rencontrer en ville. Les deux exemples connus se rapprochant du Mans sont Bath (en Angleterre) et la fontaine sacrée d'Anna Perenna à Rome.

Les charniers des guerres de Vendée

Les 2 à 3 000 victimes de l'armée catholique et royale tombées lors de la bataille du Mans (12-14 décembre 1793), épisode tragique qui signe la fin de la virée de Galerne, sont inhumées au nord du site, dans des charniers réalisés en urgence. Neufs d'entre eux ( contenant 160 corps), situées dans l'emprise, ont pu être fouillés selon une méthodologie adaptée à la complexité de ces inhumations groupées et au questionnement qu'elles suscitaient (mode de dépôt, traumatologie, pathologie, état sanitaire de cette armée en déroute depuis plusieurs mois...). Les résultats sont encore provisoires car les dépouilles vont suivre un long protocole d'étude associant plusieurs laboratoires nationaux. Mais quelques lignes directrices se dessinent déjà. Sans préjuger des conclusions finales et sans oublier que l'échantillon analysé ne concerne qu'une faible proportion du nombre total de victimes, on peut constater quelques divergences avec les textes relatant cet événement : quasi-absence d'enfants, pas de trace évidente d'exécution, pas de dépouillement systématique des corps...
L'interdisciplinarité des études, qui associent anthropologues, médecins légistes, généticiens, historiens, spécialistes des armements de l'époque... devrait permettre de produire une synthèse et d'obtenir une vision objective et pour l'heure totalement inédite sur ces événements.
Aménagement : Ville du Mans
Contrôle scientifique : Service régional de l'archéologie (Drac Pays-de-la-Loire)
Responsable scientifique : Pierre Chevet, Inrap