Le château Dubuc, ancienne habitation-sucrerie, dénommée initialement habitation de la Caravelle, fait partie des monuments historiques majeurs du patrimoine colonial de la Martinique. Localisé à l'extrémité de la presqu'ile de la Caravelle, au sein de la réserve naturelle du même nom, il donne sur la très protégée baie du Trésor. Son intérêt patrimonial et scientifique résulte de son abandon avant l'industrialisation moderne des habitations. Il conserve ainsi les vestiges non perturbés d'une habitation-sucrerie du XVIIIe siècle. Fondée en 1725, elle est déménagée en 1797, puis intègre le domaine du Galion après son rachat en 1858.

Dernière modification
07 avril 2016

Le Parc naturel régional de la Martinique, propriétaire du site, a entrepris, depuis une dizaine d'année, un vaste programme de restauration et de stabilisation des ruines. Après la maison d'habitation, la sucrerie et le moulin à bêtes, c'est au tour d'un ensemble annexe, d'environ 4 000 m², comprenant des entrepôts, un « cachot », un aqueduc et des terrasses, d'être mis en valeur.

L'intervention archéologique a pour double objectif de dévoiler et de comprendre un secteur encore inconnu de l'habitation et de sauvegarder les informations archéologiques détruites par les travaux de restauration. Ces données scientifiques devraient permettre de restituer l'habitation dans son état du XVIIIe siècle.
La première phase de la fouille est dévolue aux entrepôts ; la seconde, aux terrasses, canalisations et « cachot ».

Des sources historiques intéressantes mais lacunaires

Les sources historiques se révèlent particulièrement pauvres. Seule la carte de Moreau du Temple offre un relevé précis et contemporain de l'habitation. C'est un relevé topographique complet de la Martinique, établi en 1770, où toutes les habitations sont représentées de façon synthétique : en rouge, les constructions en pierre, en noir, celles en bois.

La particularité, ici, est l'absence de représentation des entrepôts, alors qu'il s'agit d'une construction en pierre monumentale de près de 1 000 m².
Cette information offre ainsi un repère chronologique pour déterminer la date du début de  leur édification.
A contrario, un rectangle noir marque la présence, à cet endroit, d'un petit bâtiment en bois jusqu'alors inconnu.

L'aménagement de bâtiments de stockage révélé par la fouille

La fouille a permit de confirmer plus ou moins cette représentation. Trois bâtiments en bois sur solin ont en effet été révélés sous les maçonneries des entrepôts, probablement des bâtiments agraires, étables ou cases à bagasses*. Ils s'organisent sur de petites terrasses au fond d'une ravine en partie remblayée. Un incendie a ravagé au moins deux de ces bâtiments, entrainant la reconstruction de l'un d'entre eux suivant un plan relativement identique.

Par la suite, et très probablement après 1765-1770, ce secteur de l'habitation est intégralement remodelé pour édifier un vaste ensemble de stockage. Les premiers bâtiments sont ainsi arasés, remblayés et remplacés par quatre terrasses successives. La plus en aval, et la plus vaste (992 m²), accueille trois grands entrepôts. Les terrasses supérieures semblent avoir pour fonction de protéger les bâtiments en drainant les eaux pluviales. De même, un caniveau est maçonné depuis l'embouchure de la ravine pour diriger son cours en bordure ouest des bâtiments. Un caniveau transversal annexe se déverse dans le premier à mi-parcours.
Dans ce programme architectural, la priorité reste l'évacuation de l'eau afin de protéger de l'humidité l'intérieur des entrepôts. De nombreuses chantepleures* réservées dans les maçonneries avals des terrasses drainent les eaux vers deux galeries caniveaux qui ceinturent l'amont des bâtiments.
Ce réseau hydraulique a aussi comme intérêt archéologique de piéger quantité de mobiliers. Si les niveaux de sols conservés se révèlent en effet pauvres en indices matériels, les structures drainantes recèlent de nombreux artefacts de la vie quotidienne : vaisselles communes et importées, résidus de la fabrication du sucre, outils agricoles et probables colliers d'entrave.

Les entrepôts

Les entrepôts, épicentre du projet architectural, s'organisent en trois bâtiments rectangulaires de 7,50 m sur 31 m, parallèles entre eux et séparés par des galeries de 3 m de large. Cet ensemble offre une aire de stockage totale de 540 m² au sein d'une assiette de près de 1 000 m². Sept grandes baies en pied rythment les façades et chaque pignon. Toutes ces ouvertures se voient munies d'un système de barreaux horizontaux ou d'abats-vents en bois, identifiés uniquement par leurs négatifs dans les maçonneries. Si les bâtiments sont ainsi très aérés, ils se révèlent peu accessibles. Seules quatre ouvertures permettent l'accès par le milieu des façades et donnent chacune sur les allées pavées qui séparent les bâtiments. Ces portes ne présentent aucun système de fermeture ou de vantail et doivent être considérées comme des passages ouverts. Les deux allées centrales, si elles facilitent la communication, permettent également d'évacuer les eaux pluviales par un léger fil d'eau.
Enfin, si les bâtiments sont identiques en plan et en superficie, ils se distinguent néanmoins par quelques différences. Ainsi les bâtiments B et C possèdent une galerie de circulation intérieure pavée en U, à l'exclusion de tout autre aménagement, des négatifs de poteaux installés suivant un axe central sont visibles dans le bâtiment A, et quatre baies du bâtiment B sont aveugles.

Quelle utilisation pour ces entrepôts ?

Ces nouvelles données identifient avec certitude la fonction de cet ensemble comme lieu de stockage, toutefois la nature de la production entreposée reste incertaine. L'absence de résidu de forme à sucre ou de pot à mélasse et de canalisation liée à la présence de boucauts* contredit l'hypothèse d'une purgerie. Seule certitude, la construction soignée et monumentale indique le stockage d'un matériau onéreux. Le café et le coton doivent ainsi être écartés des productions possibles. L'hypothèse du sucre raffiné et mis en tonneaux avant exportation est quant à elle envisageable. D'autres indices archéologiques tendent aussi à démontrer l'abandon de cette partie de l'habitation avant sa mis en en fonction : ainsi les entrepôts peuvent n'avoir jamais été utilisés et ainsi n'avoir abandonné aucun artefact de la production stockée.
En marge des entrepôts, sur une superficie d'environ 600 m², les terrasses supérieures, sont ceinturés par des murets de 1,50 m de haut. Une petite porte piétonne avec perron, permet d'y accéder par le haut du terrain. Un escalier est également aménagé entre les terrasses. Des structures excavées et la nature des remblais semblent indiquer une utilisation comme jardin. La présence de verger ou de jardin d'agrément au sein des habitations se révèle assez fréquent.

Enfin, en surplomb de l'ensemble, le bâtiment appelé « cachot » a été étudié. Cette construction rectangulaire et voutée de 11 m sur 3 m s'organise en quatre cellules de 5 m² chacune. Chaque cellule ne s'ouvre que sur l'extérieur. Elles se caractérisent par des sols en tommettes, des murs enduits sans trace de graffiti, des portes fermées de l'extérieur et des ouvertures minimalistes en chicane. Ces données ne suffisent cependant pas à identifier la fonction de ce bâtiment. Si la construction évoque une probable chambre forte, les cellules peuvent aussi servir de cachot.

Un mobilier - céramique, verre et métal - du XVIIIe siècle

Le mobilier céramique, abondant, est constituée d'une part de céramiques d'usage et d'autres part de céramiques destinées à l'industrie sucrière dont certaines portant des marques estampées. Quelques pipes en terre cuites de type hollandais ont aussi été retrouvées. Ce mobilier peut être assez précisément daté du second et du troisième quart du XVIIIe siècle, mais quelques céramiques plus récentes, datées de la fin du XVIIIe siècle-début du XIXe siècle proviennent des niveaux d'abandon du site.
La céramique provient pour l'essentiel de métropole, bien que des productions locales tournées et modelées soient aussi attestées (marmites et bouteilles à eau). Elle reflète les modes de consommation des élites de la métropole : vaisselle de table et de toilette en faïence (Rouen, Nevers, Moustiers, et région bordelaise), en céramiques engobées et glaçurées (Provence et Albisola en Italie), bols et soucoupes en porcelaine chinoise pour le service du thé ou du café et pichets en grès rhénans destinés à la consommation de la bière ou d'eau de vie. La céramique culinaire est, en revanche, peu abondante.
La verrerie est bien attestée et date aussi du XVIIIe siècle. Il s'agit de nombreuses bouteilles à vin ainsi que des verres à jambe en verre transparent.
Le mobilier métallique, particulièrement abondant avec près de 400 objets, renvoie aux multiples activités en usage sur l'habitation, de la culture de la canne à sa transformation en mélasse. Mais la découverte exceptionnelle de trois entraves d'esclaves, d'un moule à balles, de restes de fusils évoque de manière singulière, une habitation esclavagiste au XVIIIe siècle.

S'il reste après étude quelques questions sur l'utilisation des entrepôts, des cachots et même des terrasses, cette opération aura permis de modifier complètement la vision, l'aspect et l'identification portés à ce secteur de l'habitation, offrant ainsi de nouvelles perspectives pour l'appréhension de la société coloniale en Martinique.

Glossaire

Case à bagasses : on appelle bagasse le résidu fibreux de la canne à sucre (tissus et jus) ; elle est emmagasinée, sous forme de paquets dans des « cases à bagasse ».
Chantepleure : fentes verticales maçonnées dans un mur pour l'écoulement des eaux.
Boucauts : tonneaux en bois permettant de terrer le sucre et de le transporter.