A Essômes-sur-Marne, Aisne, la construction de la LGV Est a mis un point final en 2002 à l'activité de la ferme de La Cense, mais elle a surtout donné une rare opportunité aux archéologues d'étudier un élément caractéristique du paysage de la France rurale dans son intégralité.

Chronique de site
Dernière modification
10 mai 2016

Ce site cristallise à lui seul une succession d'éléments, pour la première fois observés en un seul lieu et sur une très longue période.

Premières occupations (Ve-VIIe siècles)

Les premières traces observées de l'occupation de ce site correspondent à des annexes situées en périphérie d'un habitat se développant au nord-est, au-delà de l'emprise fouillée. Ce premier état s'inscrit entre le Ve et le VIIe siècle sans qu'il soit possible d'être plus précis. Dans la partie septentrionale du site, 61 sépultures organisées et orientées ont été mises au jour, dont 25 ont montré la présence d'un coffre ou d'un cercueil en bois sans clou. Les datations au carbone 14 des corps indiquent une inhumation entre 785 et 1030. Ce cimetière devait être rattaché au manse de Triangle, probable dépendance de l'abbaye de Saint-Médard, qui fut cédé aux chanoines réguliers d'Essômes-sur-Marne dès la fondation de ce monastère.

La fondation d'une grange dans la seconde moitié du XIIe siècle

La construction des corps de bâti est réalisée directement en pierre. L'organisation spatiale du premier état de cette grange monastique fait apparaître trois bâtiments principaux : un logis, une grange et une bergerie, autour d'une large cour dégagée. Au nord, le corps du logis s'accompagne d'une petite structure excavée maçonnée servant de remise. L'espace de l'exploitation était délimité par l'orée du bois à l'est et par l'aménagement d'une pièce d'eau. Un fossé traverse l'exploitation et divise l'espace en deux : d'un côté la bergerie, de l'autre le logis et la grange.

Le logis est une construction de plain-pied de 230 m2 (30 x 7,6 m) dépourvue de cave. Le bâtiment ne devait pas excéder 12 m de haut au faîte de la toiture en bâtière. La grange est de plan basilical (32 x 17,60 m) et pourvue de baies uniquement sur son mur nord, assurant ainsi le remisage des récoltes dans un lieu aéré, sec et peu éclairé. Le plan et les dimensions de la bergerie sont similaires à ceux de la grange, à l'exception de son orientation et de la position des ouvertures, disposées sur le mur nord.

Cette exploitation est créée dans la seconde moitié du XIIe siècle ou au tout début du XIIIe siècle.

Les marques d'une réussite de gestion domaniale au XIVe siècle

Le volume général du corps de logis initial est maintenu et restauré, mais il est doté de nouveaux appendices qui améliorent le confort de l'habitat, notamment en matière culinaire, avec la création d'une cuisine pourvue de deux cheminées et très probablement de latrines à proximité immédiate. Le logis n'a rien à envier au confort des maisons seigneuriales. Ce faste semble traduire une opulence et une réussite économique globale de gestion du temporel monastique de l'abbaye d'Essômes qui doit comporter alors quinze autres exploitations constituées et deux moulins.

On note également la création d'une chapelle formant une aile nord accolée au logis. L'ampleur des constructions de l'habitat et leur capacité d'accueil tendent à confirmer une exploitation en faire-valoir direct. La ferme, pleine propriété des moines d'Essômes, est dénommée L'Ostel de Triangle en 1362 ou en 1404

Nouvelle gestion à l'aube des temps modernes (XVIe siècle)

En 1494, l'exploitation clairement dénommée La Cense, est confiée à des exploitants laïcs censitaires pour le compte des religieux d'Essômes, moyennant en retour le paiement d'une redevance régulière appelée cens. Le domaine initial est remembré, fractionné en unités de production plus petites et spécialisées : la ferme de Triangle au nord, La Cense, et une nouvelle unité à l'extrémité sud du domaine, spécialisée dans la production tuilière.

Dès 1504, un pigeonnier est érigé. Un cellier est aménagé sous le logis en relation avec un carré de vigne. Le logis est entièrement repensé, débarrassé des ruines de la chapelle et de l'aile ajoutée au bas Moyen Âge. La grange est le seul élément médiéval conservé en l'état. Cette pérennité indique que la dimension des terres agricoles de l'exploitation n'a guère évolué. Deux nouveaux bâtiments simples de plain-pied, couverts en bâtière (étable et bergerie), pallient la ruine de la bergerie médiévale.

Vicissitudes et mutations (XVIIe-XIXe siècles)

Les guerres de Trente Ans et de la Fronde touchent la région. En 1648-1653, les Espagnols incendient les fermes de Triangle, de La Cense et du Thiollet. Le sentiment d'insécurité est perceptible dans cet habitat isolé par l'adoption de fenêtres de tir étroites. À la fin du XVIIe et au XVIIIe siècle, les aménagements réalisés consistent à améliorer le cadre déjà défini au début du XVIe siècle. Dans le logis, ils touchent principalement l'espace culinaire scindé en deux salles, l'une pourvue d'un four à pain et d'un fournil et l'autre d'une ample cheminée. Les autres volumes intérieurs sont cloisonnés et hiérarchisés, regroupant au sein du même habitat la famille propriétaire et la domesticité qui lui est attachée. Cette riche famille dote son exploitation des dernières améliorations en matière d'élevage en construisant trois bâtiments prévus pour l'élevage, ovin ou bovin.

La production laitière en relation avec l'approvisionnement de Paris s'intensifie après l'époque révolutionnaire. La construction d'un grand bâtiment supplémentaire, lié à l'élevage bovin, et le rehaussement des charpentes pour engranger le fourrage des ovins marquent ce développement et cette spécialisation.

Les dernières adjonctions du début XXe siècle (forge, hangars) ou après le remembrement de 1955-1960 (silos à grains, hangars mécaniques et garages) témoignent de l'abandon de l'élevage traditionnel pour une agriculture intensive.