Un quartier de la ville gallo-romaine mis au jour à Portbail (Manche).

Dernière modification
10 mai 2016

Localisée sur le littoral occidental du département de la Manche, face aux îles anglo-normandes, l'agglomération antique de Portbail est intégrée à l'organisation territoriale de la civitas (cité) des Unelles, peuple du nord Cotentin attesté par César durant la guerre des Gaules comme appartenant aux tribus gauloises armoricaines, qu'il vainc et soumet en 56 av. J.-C. Les mentions de vestiges gallo-romains y sont récurrents et réguliers depuis le début du XIXe s. Ils se répartissent en deux secteurs distants de 800 m, l'un, situé en bordure du havre, autour de l'église Notre-Dame, l'autre plus étendu, sur le plateau du village Saint-Marc et jusqu'au hameau de Gouey.

Cette répartition, nettement illustrée par l'enregistrement des données dans la base « Patriarche » du ministère de la Culture, alimente le débat sur l'existence d'une agglomération antique, constituée d'une ville haute à caractère résidentiel sur le plateau Saint-Marc, et d'une ville basse tournée sur une activité portuaire autour du havre. L'étude réalisée sur 7 500 m² offre l'opportunité de vérifier l'organisation  et la configuration des aménagements urbains antiques, au coeur du secteur le plus dense de la ville « haute ».


Les premiers aménagements (première moitié du Ier s.)

Précédant les constructions en dur, les équipements urbains les plus anciens prennent la forme de réseaux de fossés restituant un quadrillage orthogonal souple, d'orientation nord-est/sud-ouest et perpendiculaire. Il s'agit à l'évidence de la projection d'un plan d'urbanisme, qui connait au moins deux phases successives. Dans la première, les fossés semblent composer des bandes de 15 m de large sur l'axe nord-est/sud-ouest à l'intérieur desquelles ne subsistent que des fosses, tandis que dans la seconde, des tracés perpendiculaires refondent l'orientation sur laquelle l'organisation des bâtiments maçonnés va ensuite s'appuyer.

La phase monumentale (milieu du Ier s.-début du IIIe s.)

En retrait d'une voirie de galets d'axe nord-est/sud-ouest, la fouille révèle deux grands ensembles architecturaux apparemment distincts, bien que fermés par une même façade arrière longue de plus de 105 m. Le premier occupe un grand tiers ouest de l'emprise et met en scène un édifice de 33 m de long et 12 m de large, compartimenté en quatre pièces et pourvu de contreforts. Sur sa façade ouest, il s'adosse à une cour fermée qu'il partage avec l'amorce d'un autre bâtiment se développant hors de l'emprise. Face au premier édifice dont il est séparé par une « cour » d'une trentaine de mètres, le plan partiel du second ensemble est implanté sur un léger surplomb de la moitié est des terrains. Les pièces sont plus étroites que sur le premier ensemble et s'articulent autour d'un péristyle de 5 m de large dont le plan en quadrilatère dépasse les 30 m de côté. Si cette configuration évoque d'emblée celle d'une domus dotée d'un atrium, l'association à des thermes dont la galerie ceinturerait la palestre reste une hypothèse d'actualité et constitue l'un des enjeux de son étude.
Partout, les maçonneries sont très arasées, souvent détruites jusqu'à la base des fondations et les sols ont complètement disparu sous l'effet des intenses récupérations de matériaux. Néanmoins, les débris de dalles de schiste sciées, les fragments d'enduits peints polychromes et les rares morceaux de marbre blanc renseignent sur le soin des décors mis en oeuvre dans les bâtiments du quartier. Éléments de tubulures, débris de pilettes et mortier de tuileau dans le remblai d'une ancienne carrière indiquent également la proximité d'un balnéaire ou du moins d'un dispositif de chauffage par hypocauste.

Les ultimes aménagements et le démantèlement du quartier (IIIe s.)

Dans sa dernière phase, le premier bâtiment fait l'objet de remaniement qui voit, sur sa moitié sud et à l'extérieur, la mise en place de quatre bases de pilier. Il s'agit là de constructions de fortune réutilisant des bouts de murs démontés et basculés dans des fosses, disposées de manière irrégulière le long la façade orientale. Loin d'être une ultime tentative d'embellissement par l'adjonction d'une galerie, ce dispositif a certainement servi de socle pour l'étaiement du bâtiment, trahissant soit un renfort sommaire pour un état de délabrement avancé, soit un système de contreforts destinés à sécuriser les activités de démontage. Dans les deux cours s'implantent des constructions sur poteaux qui témoignent d'un habitat plus sommaire ou d'appentis liés au démantèlement des grandes architectures.

La pertinence de l'opération

Après deux siècles d'observations et de découvertes régulières, mais dont il ne subsiste souvent que de trop légères descriptions et localisations approximatives, cette intervention constitue la toute première opportunité de vérifier l'état des vestiges, et surtout d'appréhender sur une surface importante (presqu'un tiers de la surface estimée du périmètre urbain), l'organisation, la nature, la configuration et la chronologie des aménagements urbains de la ville antique de Portbail. À l'issue de ces travaux de terrain, les archéologues poursuivront l'analyse des vestiges au centre de recherches archéologiques de Bourguébus (Calvados), où l'intervention de différents spécialistes sur la céramique, les monnaies, les décors, etc. viendra éclairer davantage la chronologie, la fonction des bâtiments, la qualité des équipements, les approvisionnements en bien de consommation, les habitudes alimentaires, et, au final, révéler les origines gallo-romaines de Portbail.