En 1844, Boucher de Perthes, considéré comme le fondateur de la Préhistoire, réalise des fouilles dans les dépôts alluviaux de la Somme, à Menchecourt-lès-Abbeville. Il y découvre des outils de silex à côté d'ossements de grands mammifères disparus.

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19 février 2016
En 1860, il prononce un discours demeuré célèbre : « De l'Homme antédiluvien et de ses oeuvres », où il affirme que l'homme fut le contemporain d'animaux disparus, comme le mammouth. En 2006, à Caours, un petit village situé à quatre kilomètres d'Abbeville, une équipe de l'Inrap met au jour un site déterminant pour la connaissance de l'Homme de Neandertal.

Ce gisement était connu dans la littérature archéologique depuis la seconde moitié du XXème siècle. Plusieurs notes avaient été publiées à propos de la présence de restes de grands mammifères d'âge paléolithique, notamment des bois de cervidés, qui étaient supposé d'âge interglaciaire.
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Suite à ces observations, une campagne de fouille programmée a débuté en 2005. Cinq niveaux d'occupations humaines ont été retrouvés dans un parfait état de conservation au sein d'une épaisse formation de tufs. Les tufs sont des dépôts carbonatés déposés en milieu fluviatile sous des conditions climatiques tempérées. Les datations immédiatement entreprises ont donné à cette formation calcaire un âge moyen de 122 000 ans avant le présent, ce qui permet de replacer les occupations humaines de Caours à une phase récente du Paléolithique moyen et plus précisément au sein du dernier interglaciaire avant le nôtre, l'interglaciaire Eemien.

Ces datations confèrent au site de Caours un intérêt exceptionnel. En effet, si la France septentrionale est riche en gisements du Paléolithique moyen, aucun d'entre eux n'avait pu être datés de cet interglaciaire. Ils étaient attribués à des phases contemporaines du début de la dernière glaciation, voire à des phases pléniglaciaires. Un tour d'horizon de la bibliographie confirme la rareté des sites de plein air attribuables à l'optimum climatique de l'interglaciaire Eemien en Europe de l'ouest. Les seuls gisements de plein air contemporains se trouvent en Allemagne où plusieurs niveaux archéologiques retrouvés dans des tufs d'âge interglaciaire témoignent de la présence de groupes humains durant cette période.

Le site de Caours démontre ainsi que l'Homme de Néandertal, contrairement à certaines théories, était présent en Europe du nord ouest durant les périodes tempérées et n'était pas seulement inféodé à un climat froid et à un environnement ouvert (steppes,...).

Les tufs, en raison de leur forte charge calcaire, ont permis la conservation de restes osseux, associés aux artefacts lithiques. Ils proviennent d'une faune adaptée à un climat tempéré, comparable au notre, et à un environnement boisé : cerf, chevreuil, aurochs, rhinocéros de prairie, éléphant de prairie, sanglier, etc.

La fouille des cinq niveaux d'occupation du site de Caours fournit ainsi des données uniques et essentielles sur les comportements de subsistance de ces chasseurs nomades du Paléolithique moyen. Une partie de ces animaux a été chassée et consommée par les Néandertaliens. La représentation anatomique des vestiges osseux montre des différences de proportion qui témoigneraient d'un traitement différentiel du gibier en fonction de la taille des animaux. Dans l'état actuel des données, le site de Caours semble avoir joué le rôle de site de boucherie : les animaux abattus non loin aurait été ramenées sur le site pour la découpe et la consommation du gibier. Ces activités à but alimentaires sont mises en évidence par les nombreux fragments osseux portant des traces de découpes à l'aide d'outils de silex. D'autres présentent les stigmates d'une fracture intentionnelle afin en récupérer la moelle, très recherchée pour ses qualités nutritives.

De nombreux artefacts lithiques sont associés à ces restes osseux. L'objectif de la taille de silex semble avoir été la production rapide d'éclats qui ont pu servir de couteaux pour ces activités de boucherie. Les éclats produits sont plutôt courts, certains possèdent un dos de débitage opposé à un bord tranchant qui a été utilisé brut.

Après seulement deux années de recherches, les résultats sont déjà exceptionnels. La fouille, entreprise à l'occasion de l'élaboration d'un programme de recherches axé sur l'étude des dépôts interglaciaires et des tufs calcaires dans les séquences fluviatiles de la France septentrionale (Sitep, Eclipse II-CNRS) associe des chercheurs de l'Inrap et du CNRS2. A l'heure actuelle, plusieurs centaines de mètres carrés restent à fouiller et permettront d'appréhender de façon fine le fonctionnement de l'habitat et le mode de vie des Néandertaliens il y a 122 000 ans et de reconstituer le milieu dans lequel ils ont évolué.
Voir un extrait du film "Néandertal, l'homme de tous les climats" : Réalisation : Christophe Gombert - Production : CNRS Images