La fouille du gisement de la Pointe du Canonnier a été initiée suite à un projet de construction portant sur l'emprise de ce grand village précolombien de l'île de Saint-Martin (Guadeloupe) située dans le nord de l'archipel des Petites Antilles. 

Chronique de site
Dernière modification
07 avril 2016

Le site est localisé dans la partie occidentale de l'île, sur la péninsule des Terres-Basses, au lieu dit Pointe du Canonnier, une flèche littorale formée par deux plages, Baie aux Prunes au nord et Baie Longue au sud. Le gisement localisé à environ 200 m du rivage actuel.

Le grand village du Néoindien est attribué au style Mill Reef de la sous-série mamoran-troumassoïde, une culture du nord des Petites Antilles qui marque la transition entre le Néoindien ancien et récent entre 660 et 960 de notre ère. Cette période complexe est marquée par des problèmes socioculturels lisibles à travers l'appauvrissement des productions matérielles puis par des modifications paléoenvironnementales, en particulier une phase de sécheresse perçue dans toute la Caraïbe, également responsable de la chute de l'empire maya.
Quatre interventions archéologiques ont eu lieu sur le site de Pointe du Canonnier : une fouille programmée et des prospections en 2002, deux diagnostics en 2007 et 2011 et une fouille préventive en 2012.  À  l'occasion de la construction d'une villa privée, les recherches ont permis de compléter les informations obtenues en 2002.

L'organisation spatiale du village : une aire d'occupation de plus de 1,5 hectare

Les différentes interventions ont permis de délimiter l'emprise et l'organisation spatiale de ce grand village néoindien. De forme ovalaire le village se décompose en trois principales unités. La première correspond à une aire centrale comportant la zone d'habitat matérialisée par des aménagements anthropiques : une sépulture, un trou de poteau, un pétroglyphe et une faible densité en mobilier. C'est le lieu d'implantation des maisons sur poteaux ou « carbet », généralement autour d'une place centrale. La seconde unité correspond à une ceinture de dépotoirs qui enserre l'aire d'habitat. La fouille de 2012 se situe dans la partie nord du village, sur un grand dépotoir très riche qui forme un tapis de mobilier . Les dépotoirs sont des zones d'accumulation de rejets quotidiens, où sont associés les rebuts de la culture matérielle et les restes de la faune consommée. L'implantation des dépotoirs délimite l'aire d'habitat car les dépotoirs se forment en périphérie des carbets. Enfin, la troisième unité est constituée d'une zone périphérique peu dense en vestiges, siège d'activités diverses.

La fouille porte sur une superficie de 2 000 m² dans la portion nord du village. Le site, de forme ovalaire et d'une superficie de plus d'un hectare, présente les spécificités des villages néoindiens. La partie centrale comporte une aire d'habitat, matérialisée par des trous de poteau et une sépulture, ceinturée par des dépotoirs où ont été rejetés les rebuts de la culture matérielle, céramiques, outils en pierre, en coquille et en corail et les restes de consommation, coquilles marines et faune vertébrée. En périphérie du village, des microsites satellites spécialisés correspondent à des activités ponctuelles, comme par exemple le décoquillage des gros gastéropodes marins.

Les productions matérielles : la céramique, la pierre, le corail et la coquille

Les éléments en céramiques forment un assemblage de récipients et d'ustensiles spécifiques. Les platines sont des plaques de cuisson pour les galettes de manioc, tubercule importé d'Amérique du sud par les premiers agriculteurs-potiers. Certains récipients, écuelles, pots ou goulots de bouteille sont décorés d'un engobe rouge, blanc pour les fumigateurs, un ustensile destiné à produire de la fumée à l'aide de braises et de végétaux afin d'éloigner les insectes. De nombreux pots et jattes non décorés sont à vocation plus utilitaire. Des tessons perforés sont interprétés comme des fusaïoles ? le coton ayant été importé par les amérindiens ? ou des poids de filet de pêche. L'outillage lithique se compose pour l'essentiel de lames de hache et de pilons en cherto-tuffite, roche très mal conservée. Des perles en calcite sont des éléments de parure spécifiques de cette période. Des outils en corail sont utilisés pour travailler le bois et la coquille, matériau qui sert de supports à différents types d'objets : perles , hameçons ou cuillères. Enfin, les zémis ou pierres à trois pointes sont des éléments à vocation symbolique d'après les chroniques de la période de « contact » avec les européens. Ils ont plusieurs supports, différentes roches et du corail.

Mode de vie des communautés néoindiennes : l'exploitation du milieu marin

Les populations amérindiennes du Néoindien vivent en grande partie du milieu marin, base de leur alimentation carnée. Ils collectent de nombreuses espèces de coquillages, ressource disponible tout au long de l'année et facilement accessible. Ils pratiquent également la pêche comme en témoignent les hameçons et les restes d'ossements de poissons de récifs. Ponctuellement certains oiseaux, serpents et petits rongeurs sont consommés. L'occupation du territoire au Néoindien est organisée autour du village et de ses sites satellites spécialisés liés à l'exploitation de matières premières comme certaines roches pour la fabrication d'objets et d'outils, ou l'exploitation de ressources marines ou encore le décoquillage des gros gastéropodes marins comme le lambi, Strombus gigas. L'origine des matières premières lithiques et la provenance de certaines coquilles montrent que ces communautés avaient des contacts avec les autres îles de l'archipel.

Changement culturel

D'un point de vue chronologique ce site affilié au style Mill Reef de la sous-série Mamoran-troumassoïde est daté par le radiocarbone entre 660 et 960 après J.-C., période complexe de transition entre le Néoindien ancien et Néoindien récent. Il est acquis que ce grand changement culturel perçu dans tout l'archipel par les modifications du répertoire morphologique et décoratif des céramiques, n'est pas le fait de nouvelles migrations mais qu'il résulte d'une scission des communautés cedrosan-saladoïdes préexistantes donnant naissance aux communautés mamoran-troumassoïdes de style Mill Reef qui sont donc contemporaines. Ce schéma inédit se vérifie dans le contexte régional sur les autres îles du nord des Petites Antilles. Des modifications paléoenvironnementales, dont une phase de sécheresse perçue dans toute la Caraïbe et concomitante à la chute de l'empire Maya, mettent fin au Néoindien ancien dans les Petites Antilles. Le village de Pointe du Canonnier témoigne donc de cette période complexe marquée par des changements socioculturels puis paléoenvironnementaux.

Un référentiel pour cette phase chronologique encore méconnue dans les Petites Antilles

La transition entre le Néoindien ancien et récent, soit entre le Saladoïde et le Troumassoïde est une période peu étudiée dans les Antilles et le village de Pointe du Canonnier apparaît comme un référentiel à plusieurs titres. Il s'agit avant tout du premier village homogène de cette période dont l'organisation spatiale est connue dans son ensemble. D'autre part, la fouille du dépotoir nord a porté sur une superficie de près de 400 m2 ce qui s'avère exceptionnel dans le cadre des recherches sur cette période. Enfin, la grande richesse en mobilier et son exceptionnel état conservation, en particulier les éléments en coquille, la faune vertébrée et les crustacés, est inédit. Le site s'avère donc être un référentiel pour la période, en particulier les assemblages céramique et lithique qui permettront de préciser les spécificités de la culture matérielle et les modes de vie des Amérindiens.