A Poitiers, Vienne, fouille extensive en milieu urbain, sur une surface de 5 000 m2, en deux campagnes (1 200 m2 et 3 800 m2).

Chronique de site
Dernière modification
10 mai 2016

Située en bordure ouest du plateau, l'emprise du projet couvre une surface de plus de 6 000 m2. Des bandes de sécurité ont dû être abandonnées en périphérie du site ainsi qu'une large portion à l'ouest. Cette dernière, totalement arasée jusqu'au sol naturel, ne conservait que de rares structures en creux : citerne gallo-romaine et caves modernes. Le décapage a été réalisé jusqu'à l'apparition des derniers niveaux antiques ; l'occupation moderne n'est donc représentée que par les fondations profondes de certains bâtiments et des structures en creux (caves, latrines, citernes...).

Cette opération fait suite à une campagne de sondages réalisée au début des années 1980 puis à deux fouilles (P. Mornais/Inrap, 1985-87 ; A. Ollivier 1994) dont les surfaces étaient respectivement de 250 et 50 m2. Ces dernières avaient permis la reconnaissance d'une occupation gallo-romaine précoce, mais leur exiguïté n'autorisait pas une interprétation des structures mises au jour.

Les vestiges étudiés appartiennent à deux grandes périodes : certains sont relatifs à la ville du Haut-Empire ; d'autres correspondent à un habitat et à un couvent de l'époque moderne. Il semble que ce quartier de la ville n'ait pas été occupé avant le bas Moyen Âge. L'un des objectifs de cette opération était la mise en évidence de l'occupation gauloise de l'oppidum de Lemonum. Or, aucun vestige n'est antérieur à la Conquête, la céramique ne permettant pas d'entrevoir un début d'occupation sur ce site en deçà de 40 av. J.-C. L'implantation humaine s'organise en fonction d'un talweg d'orientation sud-nord. Elle n'est matérialisée que par quelques trous de poteau, des fosses et des épandages de mobilier, riches en faune, dans des colluvions graveleuses.

Vers la fin du Ier s. av. J.-C., une rue est aménagée sur le flanc est de ce vallon, structurant un quartier composé de constructions de terre et de bois. Bordée de trottoirs, elle descend du sud vers le nord et tourne ensuite vers le centre-ville actuel. Les bâtiments se répartissent en périphérie du chantier : à l'est, trois modestes unités d'habitation, au sud-ouest, un vaste ensemble de type domus et au nord, au moins trois autres propriétés. L'espace central, inséré entre les habitations, est occupé par au moins trois alignements de boutiques qui s'ouvrent sur une vaste cour : il pourrait s'agir d'un marché auquel on accède par un porche. Chaque boutique évolue de manière indépendante (réfection des cloisons de bois, surélévation des sols) ; certaines présentent des aménagements qui empiètent sur la cour (étals ?).

Vers le milieu du Ier s. ap. J.-C., le quartier est rénové et la plupart de ces bâtiments sont reconstruits en dur : des citernes sont installées pour recueillir les eaux de pluie, des latrines sont aménagées. Sur la place du marché, un espace particulier est réservé à la construction d'au moins cinq édicules de plan carré. Reconstruits au moins deux fois, ils présentent une ouverture à l'est et un sol surélevé par rapport à l'extérieur. Le centre de la place est occupé par une vaste structure trapézoïdale bordée par un muret. Un collecteur d'eau pluviale est creusé dans l'angle nord-est.

Au plus tard dans les années 70-80 ap. J.-C., tous les bâtiments de ce quartier, ainsi que la rue, sont rasés pour laisser la place à un vaste sanctuaire. Sur une esplanade d'au moins 5 000 m2, deux temples et trois constructions circulaires ont été dégagés. D'autres bâtiments appartenant aussi au sanctuaire se développent dans le quart nord-est. Le plan des temples s'apparente à celui du fanum de tradition gauloise, toutefois des détails architecturaux les en distinguent : mur de refend dans les galeries ou dans la cella, présence d'un podium, escalier en façade est. Les structures circulaires sont alignées, au nord des deux temples, suivant un axe qui leur est perpendiculaire. D'un diamètre extérieur de 2,10 m, elles sont constituées par un mur circulaire de 0,45 m d'épaisseur sans ouverture. Elles se présentent donc comme des sortes de colonnes creuses : leur fonction cultuelle est probable, mais leur interprétation reste, pour l'instant, indéterminée. Ni d'éventuels bâtiments d'entrée vers l'est, ni le péribole du sanctuaire n'ont pu être observés compte tenu de son étendue.

L'implantation d'un aussi vaste sanctuaire avec, à proximité, un autre monument (des thermes ?), s'inscrit dans une politique générale de restructuration de l'espace urbain au cours de la seconde moitié du Ier s. ap. J.-C. De nouveaux axes orthogonaux sont tracés, des monuments nouveaux sont élevés. L'actuelle rue de la Marne, de même orientation que le sanctuaire, reprend peut-être le tracé d'une de ces nouvelles voies. Situé à l'extérieur de l'enceinte du Bas-Empire, cet ensemble monumental a fait l'objet d'une récupération systématique de ses matériaux de construction. Hormis quelques fragments d'antéfixes, de moulures, et de rares lettres provenant d'inscriptions sur calcaire, aucun élément du décor architectural ne nous est parvenu. À la fin du Moyen Âge, ce sont les fondations qui ont été méthodiquement récupérées. Bien qu'inclus dans l'enceinte médiévale de la fin du XIIe s., ce secteur de la ville subit une très longue période d'abandon : il n'a pas révélé de trace d'occupation entre le IIIe s. et la fin du XIVe s.

Le toponyme rue des Basses-Treilles évoque la présence de vignes en bordure du plateau. Des documents iconographiques et des textes montrent que cette partie de la ville est également occupée par des champs, des jardins, on y trouve même "une petite garenne ". Vers la fin du XIVe s. ou au début du XVe s. de nouvelles habitations sont installées le long de la rue de la Marne. Leurs caves, et surtout leurs nombreuses latrines, qui s'étendent en profondeur à l'arrière des maisons, ont largement perturbé les niveaux antiques. Deux types d'aménagement se distinguent : des fosses en pleine terre de forme circulaire ou rectangulaire et des fosses maçonnées, de forme quadrangulaire, couvertes d'une voûte. Leurs comblements ont montré un abondant matériel de céramique, de verre et de micro-faune. Le répertoire céramique est dominé par les pots à cuire ; il est complété par des formes de table plus décorées : pichets, plats, écuelles à oreilles, assiettes creuses. La verrerie est représentée par des verres à jambe, creuse ou pleine, décorée de "mufles de lion" ou de boules à côtes moulées. Le répertoire est complété par diverses formes de bouteilles et d'aiguières. Ce mobilier se répartit largement entre le XVe et le début du XVIIe s. Lors du mouvement de la Contre-Réforme, pas moins de quatre congrégations féminines s'implantent sur la bordure ouest du plateau : ursulines, visitandines, carmélites et "jésuitines". Ces dernières, affiliées à l'ordre de Saint-Benoît, constituent la congrégation enseignante des religieuses de Notre-Dame. Dès 1618, elles acquièrent dans ce quartier une vaste propriété. Puis, durant les années 1620, la congrégation achète plusieurs autres maisons pour y installer son couvent.

De 1635 à 1637 est édifié un vaste bâtiment, constitué de deux corps de logis en retour d'équerre, pour les soeurs ; il sera transformé en gendarmerie après la Révolution. Le rez-de-chaussée comprenait des salles voûtées ouvrant sur une galerie également voûtée, l'ensemble était surmonté par deux étages de logements. Un puits avait été aménagé contre l'angle nord-est de ce bâtiment. Cet édifice n'a été détruit qu'en 2001, après son abandon par la gendarmerie en 1975. Un nouveau bâtiment, mis au jour à l'est, forme le troisième côté d'un ensemble organisé autour d'une cour. De construction semblable au précédent, sensiblement plus large, il n'est connu par aucun document à l'exception d'un plan schématique de la ville vers la fin du XVIIe s. Il pourrait s'agir du bâtiment réservé aux novices ou aux pensionnaires. Il avait disparu avant la fin du XVIIIe s.

À la jonction des deux édifices aurait dû se trouver, selon les règles de l'ordre, l'église du couvent. Or il ne s'y trouve qu'une modeste construction de la phase précédente remaniée dans la première moitié du XVIIe s. : elle pourrait être "la grande salle transformée en chapelle" mentionnée par les textes.