A Neuvy-Deux-Clochers, dans le Cher, l'opération archéologique concerne, dans un premier temps, la surveillance des travaux de reprise en sous-oeuvre des murs de refend des caves de la tour de Vesvre, suivant quatre phases d'intervention.

Chronique de site
Dernière modification
17 mai 2016

 À l'issue de ces travaux, nous entreprendrons l'étude archéologique du bâti des quatre faces extérieures de la tour. Le site, implanté dans le Sancerrois, au nord du département du Cher, se compose d'un ensemble seigneurial fortifié assez complexe. On y trouve une motte castrale d'environ 30 m de diamètre et d'une dizaine de mètres de hauteur, encore ceinte d'un réseau de fossés. À 200 m de cette motte, se situe la tour de Vesvre proprement dite, construite sur un plan quadrangulaire de 21 m de long x 15 m de large pour une hauteur de 27 m.

Cette tour, encore couverte d'une toiture et comportant plusieurs niveaux de planchers intérieurs, est implantée au centre d'une large plateforme chemisée avec tourelles d'angle et entourée d'un fossé. Enfin, un petit manoir, aujourd'hui en ruine, a été construit contre l'angle nord-ouest de la tour. Les éléments de datation figurant dans la bibliographie de référence concernant ce site sont assez imprécis. La première mention connue d'un seigneur de Vesvre remonte à 1034, sans que l'on sache s'il s'agit du seigneur de la motte ou de la tour. Une hypothèse largement adoptée voudrait en effet que les deux sites relèvent de deux seigneuries distinctes, peut-être deux frères qui se seraient partagé un domaine préexistant. La tour est plus souvent datée de la fin du XIIe ou du début du XIIIe s. Enfin, le manoir est sans doute construit aux alentours du XVIe s.

À l'issue de la première phase de travaux, nous sommes déjà en mesure de qualifier la nature du site et son caractère exceptionnel. Nous avons pu mettre en évidence la présence de plusieurs niveaux d'occupation antérieurs à la tour. Ces niveaux se caractérisent par une succession de sols, le plus souvent associés à des couches d'occupation comportant beaucoup de charbons de bois et des couches de remblais argileux scellant l'occupation antérieure. Une fosse et plusieurs éléments structurels fonctionnant avec ces sols ont été observés : trous de poteau, trou de piquet et peut-être un mur, identifiable pour l'instant par la tranchée de récupération qui recoupe sa tranchée de fondation. Un très abondant mobilier archéologique est associé à ces niveaux d'occupations : céramique (provisoirement datée des Xe-XIe s.), faune variée et abondante (environ 25 kg), tabletterie, objets métalliques (serpette, clous, etc.), verre (gobelets à pâte fine).

L'importante présence de charbons de bois pourrait être liée à des activités artisanales. Nous avons ainsi retrouvé des scories de forge avec peut-être un résidu de bac de trempe et des fonds de creuset de verre ainsi qu'un fragment de paroi de four de verrier. Ces occupations sont installées au sommet d'une plateforme, dont la hauteur est estimée pour l'instant à 2 m environ. Elle est composée d'un feuilletage de couches de végétaux très épaisses et de couches argileuses assez homogènes. L'importante présence d'eau piégée dans ces couches a garanti un très bon état de conservation des matières organiques. Nous avons dégagé de nombreuses pièces de bois (poutres, troncs, pieux ou planches) qui étaient toutes disposées à plat. La présence de mortaise dans les poutres, ou la disposition à plat des pieux, montre qu'il s'agit très certainement d'éléments réemployés, provenant de constructions antérieures. La raison de la présence de ces bois n'est pas encore bien comprise. Il pourrait s'agir soit de platelages de circulation provisoires, soit d'une armature interne de la plateforme. Il semble toutefois que ces bois soient plutôt localisés en périphérie de la plateforme ou en rupture de pente. Au moins un épais madrier était encore assemblé avec un pieu qui l'ancrait dans les remblais argileux sous-jacents.

Outre ces bois, les couches dites de végétaux comportaient aussi de très nombreux branchages, feuilles, litières de paille et fruits (noisettes, glands, noix). Nous avons également mis au jour de nombreux fragments de cuir avec des traces d'aiguilles (lanières et probables éléments d'habillement). Ces couches contenaient aussi un peu de faune dont un arrière-train de boeuf en connexion, du mobilier céramique (dont les fragments les plus anciens ont été datés de la seconde moitié du IXe s.), du verre et toujours des objets métalliques dont un éperon et une boucle de ceinture. Plusieurs litres de prélèvements ont été effectués en prévision d'une étude carpologique (graines) et des macrorestes. La plus grande partie des pièces de bois a été prélevée à des fins d'étude xylologique et dendrochronologique. À l'heure actuelle, 70 bois ont été prélevés, dont plus d'un tiers correspond à des pièces de grand format (entre 1 m et 2 m de longueur). Ces prélèvements sont stockés à la base Inrap de Pantin, suivant les normes adéquates définies par A. Dietrich. À la base de la plateforme, nous avons retrouvé le sol naturel, composé d'un sédiment argileux vert très fin, pouvant correspondre à un environnement semi-marécageux. Des souches encore en place de jeunes arbres et d'arbustes coupés net au ras du sol témoignent de l'essartage préalable à la création de la plateforme. Le mode de construction de la plateforme, avec ce dépôt de couches de végétaux piégés dans des couches d'argile, pourrait être interprété comme la volonté de créer des couches intermédiaires et bien isolées qui puissent absorber l'eau, très présente dans le sous-sol. Le site est en effet implanté en fond de vallée assez humide. La construction de la plateforme répond donc à un double objectif de mise hors d'eau et de mise en relief d'une résidence aristocratique.

La qualité et la variété du matériel archéologique recueilli ainsi que le mode d'implantation sur plateforme indiquent effectivement qu'il s'agit très certainement d'une résidence aristocratique, qui pourrait être à l'origine de la constitution de la seigneurie de la Tour de Vesvre. Il s'agit donc d'une découverte tout à fait exceptionnelle, sachant que peu de sites de cette qualité et de cette période ont pu être fouillés jusqu'ici dans la région, ou même en France.