De 1914 à 1918, 10 millions d’hommes sont morts au front. La plupart ont reçu une inhumation mais malgré les efforts des survivants pour les retrouver, 700000 combattants restent portés disparus, dispersés sur les champs de bataille des plaines du Nord et des vallées de l’Est.

Dernière modification
02 mars 2016

Le temps a effacé leurs traces, les archéologues les mettent au jour. Un champ récent de la recherche s’intéresse en effet à cette archéologie de la Grande Guerre. 700000 propose une expérience immersive, connectant présent des archéologues et passé des soldats.

Une expérience immersive

Dans 700000, l’internaute se déplace dans les paysages d’aujourd’hui, le long de l’ancienne ligne de front. Il accompagne ainsi des archéologues sur le terrain et suit leurs enquêtes sur l’identité et les modes de survie ou de mort des soldats.  
L’internaute se déplace sur une carte stylisée en surimpression sur les paysages. Des zones de fouille, sous forme de traces mouvantes, révèlent peu à peu cinq chantiers archéologiques autour desquels la navigation s’articule. En cliquant sur les zones, l’utilisateur déclenche un chapitre, la carte disparaît et laisse place au contenu documentaire.
En compagnie des archéologues, il progresse dans ses recherches et  accède progressivement aux contenus : analyses d’archéologues, d’anthropologues, de médecins légistes… Il découvre la vie quotidienne dans les tranchées, visite des galeries souterraines, fouille des sépultures. Il rencontre également un agriculteur confronté quotidiennement aux traces de la guerre.
Trace après trace, des récits se construisent, des histoires individuelles font émerger la grande Histoire et le quotidien de la Grande Guerre.

Les cinq histoires de 700000

Roclincourt : le soldat au pied de la maison

Près d’Arras, aux abords du village de Roclincourt, l’archéologue Alain Jacques se tient devant une maison. Cinq ans plus tôt, des travaux y ont révélé deux corps dans une tranchée de 14-18. Les fouilles archéologiques ont permis de les exhumer. Si le premier corps n’a pu être identifié, le second l’est grâce à sa plaque d’identité militaire : Pierre Grenier, matricule 1771, 4e compagnie du 1er bataillon du 59e régiment d’infanterie. Pris sous les bombardements ennemis, Pierre Grenier a été enseveli avec ses effets personnels et son équipement : son portefeuille avec la photo de sa famille, son porte-monnaie dans lequel il avait placé son alliance en or, un petit livre de prières… Il porte aussi sur lui une lettre, adressée à sa femme et à ses jumeaux, nés au début du conflit et qu’il ne verra jamais. L’enquête révèle en effet que trois jours après avoir écrit cette lettre, le 25 septembre 1915, Pierre Grenier disparut lors de la troisième bataille d’Artois avec 234 autres camarades de son régiment.  

Saint-Laurent-Blangy : les Grimsby Chums, amis jusque dans la mort

Les archéologues Gilles Prilaux et Alain Jacques sont à Arras, à quelques mètres de la route nationale 50. En 2001, lors des travaux de construction d’une ZAC, une exceptionnelle fosse commune y a été découverte. Vingt corps y reposent, côte à côte, bras-dessus bras-dessous. A priori, il semble impossible de les identifier. L’analyse ostéo-anthropologique, les cartes d’État-major et journaux de route des armées permettent cependant de progresser dans l’enquête : la manière exceptionnelle dont ils sont enterrés révèle acte funéraire d’urgence accompli par des amis. Les ossements décrivent une population de même origine géographique et la structure des os du front de trois d’entre eux atteste même un lien de parenté. Ces hommes sont anglais et viennent d’un même petit port de pêche : Grimsby.
Ce sont leurs compagnons d’armes du 10e bataillon du Lincolnshire régiment qui les ont inhumés en plein champ de bataille, défiant les tirs d’artillerie. Ensemble ils reposent face à l’ennemi, dans un ultime geste de défi. Les noms des vingt « Chums », morts le 9 avril 1917,  sont aujourd’hui connus. Les tests ADN, qui auraient permis de nommer chaque corps n’ont pu être effectués. C’est la mention « known unto god » (connu de dieu seul) qui figure aujourd’hui sur leurs tombes. Parmi  ces vingt soldats, l’enquête se poursuit autour de Harry Boulton.

Massiges : dans les tranchées réhabilitées

Vallée de l’Aisne, dans la Marne : l’archéologue Yves Desfossés présente le site de la Main de Massiges. Durant l’été 2014, il a mené, avec l’anthropologue Michel Signoli, une fouille préventive qui leur a permis de mettre au jour cinq corps de soldats allemands. Grâce aux vestiges retrouvés, ils ont pu les identifier en partie : il s’agit des soldats du 88e régiment d’infanterie de réserve allemand. Inhumés en urgence par leurs camarades, sous le feu de l’artillerie française, leur sépulture a disparue sous les broussailles, jusqu’à sa découverte par les archéologues près de 100 ans plus tard. L’analyse dans les laboratoires de la Faculté de médecine de Marseille apporte des précisions sur la date et des hypothèses sur les conditions et causes de leur mort.

Carrière de l’Aisne : mais où sont les corps ?

Dans une carrière de l’Aisne, une inscription gravée sur une paroi a été retrouvée : « ici git le sergent Smith - ainsi que 3 artilleurs – 1914 ». Le site faisant l’objet de vandalisme, il est décidé de rechercher les corps de ces soldats. L’équipe d’archéologues, menée par Gilles Prilaux, constate qu’il n’y a pas de corps. La situation est singulière : il y avait bien une fosse au pied de l’épitaphe, mais elle ne contient que quelques phalanges, une cartouchière, des balles. Il y aurait donc eu exhumation des corps, probablement à la fin de la guerre, dans les années 20. Les archéologues sont confrontés à plusieurs questions : pourquoi ces soldats, probablement tués lors d’un bombardement sur leur poste d’artillerie, ont-ils été enterrés dans cette carrière ? Comment et par qui leurs corps ont-ils été exhumés ? L’historien Jérôme Buttet ouvre une autre piste de réflexion pour documenter l’histoire de ces quatre soldats britanniques. Leur identité parvient à être établie. Une histoire émerge, celle du soldat Charles Lightfoot et de sa famille.

Boult-sur-Suippe : le cimetière perdu

À Boult-sur-Suippe (Marne), Bruno Duchêne (Inrap) dirige la fouille d’un cimetière de fortune où les soldats allemands étaient enterrés pendant les combats et dont une partie a été exhumée après la fin de la guerre. Les défunts proviennent soit directement du champ de bataille, soit de l’hôpital militaire allemand qui était installé dans le village. Plus de 600 tombes sont mises au jour et un millier d’objets personnels et militaires sont retrouvés par les archéologues. Les plaques d’identification des soldats, d’abord illisibles, sont envoyées au laboratoire des métaux ferreux. L’identité de l’un d’entre eux est révélée : il s’agit d’August Seelmeyer, appartenant au régiment d’artillerie allemand FAR26. Tout juste arrivé sur le front de Champagne, après seulement six jours de combat, August est frappé par un obus. Il a 19 ans.

Les archéologues

Gilles Prilaux est archéologue, ingénieur de recherche et adjoint scientifique et technique pour Le canal Seine-Nord Europe à l’Inrap. Il a suivi les fouilles de la carrière de l’Aisne, de Boult-sur-Suippe et Saint-Laurent-Blangy (les Grimsby Chums). Il a assuré le suivi scientifique de 700000.

Alain Jacques est archéologue, directeur du service archéologique de la ville d’Arras. Il est en charge de la fouille du soldat Grenier et celle de Saint-Laurent-Blangy (les Grimsby Chums).

Yves Desfossés est conservateur régional de l’archéologie en Champagne-Ardenne. Il travaille sur le chantier de fouilles de la Main de Massiges et à Boult-sur-Suippe. Ces trois archéologues ont contribué à faire de la guerre 14-18 un objet de recherche.

Fiche technique

Durée  : 70 mn
Auteur réalisateur : Olivier Lassu
Directeur artistique : Maxime Chillemi
Production : Drôle de Trame & Narratio Films
En coproduction avec : l’Inrap, Pictanovo et Universcience
Avec la participation de : TV5Monde, RMC Découverte, la Carac, le CNC, la DMPA, la mission du centenaire de la première guerre mondiale.
En partenariat avec :  France Inter