Partie de Bayonne le 17 novembre 1760, L'Utile, flûte de la Compagnie française des Indes orientales, fait naufrage le 31 juillet 1761 sur l'île de Tromelin.

Chronique de site
Dernière modification
07 avril 2016

A son bord, des esclaves malgaches achetés en fraude et destinés à l'île de France (Maurice). Deux mois plus tard, l'équipage français gagne Madagascar dans une embarcation de fortune, abandonnant soixante esclaves sur l'île avec la promesse d'un secours rapide.

Ce n'est que quinze ans plus tard, le 29 novembre 1776, que l'enseigne de vaisseau de Tromelin porte secours à huit survivants : sept femmes et un bébé de huit mois.
230 ans après ce sauvetage, le commandant Max Guérout et le Groupe de recherche en archéologie navale (GRAN) lancent, sous le patronage de l'Unesco, le projet « Esclaves oubliés ». Son objectif : fouiller l'épave de L'Utile, retrouver les traces du séjour des naufragés et des conditions de leur survie sur l'île. La première mission s'est déroulée du 10 octobre au 9 novembre 2006. 

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L'île de Sable

Baptisé île de Tromelin en souvenir du sauveteur des esclaves de L'Utile, cet îlot corallien d'1 km² perdu dans l'Océan Indien, est situé à 470 km à l'est de Madagascar et 560 km au nord de la Réunion et de l'île Maurice.
Durant des siècles les navigateurs eurent du mal à positionner l'îlot dont l'existence fut parfois mise en cause. Sa découverte officielle ne remonte qu'à 1722, sous le nom d'île de Sable.
Depuis 2005, l'île de Tromelin est administrée par le préfet des Terres australes et antarctiques françaises (TAAF). Classée réserve naturelle, elle est un lieu de ponte privilégié des tortues vertes et imbriquées. Elle abrite également des colonies de frégates, de fous à pieds rouges et de fous masqués. Les Bernard-l'hermite complètent la faune de Tromelin. Dépourvue d'eau et de ressources naturelles elle abrite aujourd'hui une station météorologique.

Les recherches sur l'épave de L'Utile

L'alizé n'ayant jamais faibli, l'exploration et le relevé du site sous-marin ont été entrepris dans des conditions souvent très difficiles. 120 plongées ont été faites entre le rivage et 7 m de profondeur.
Ce site exposé aux fortes mers soulevées par les cyclones recèle encore les ancres, l'artillerie, les saumons de lest en fer et le lest de pierre du navire. De nombreuses pièces de gréements sont prises dans le corail. Plusieurs objets dont deux fragments de la cloche du navire ont été mis au jour.
La flûte emportait quatre grosses ancres et deux plus petites. L'artillerie du bord se composait de vingt canons de 8 livres, de huit canons de 4 livres et de deux perriers montés sur fourche. Ont également été retrouvés un poids de balance, des balles d'espingoles et des fragments de boulets à fléau destinés à déchirer les voiles et les cordages de l'adversaire.
Des objets provenant de l'épave ont aussi été retrouvés à terre sur la zone d'habitat des esclaves.

Les recherches sur l'île

Les fouilles à terre ont été réalisées avec le concours d'un archéologue de l'Inrap.
Les sépultures des esclaves ou des marins et noyés lors du naufrage n'ont pas été repérées.
Le four ayant servi à la fabrication du biscuit destiné à constituer l'alimentation pendant le voyage de l'embarcation de fortune jusqu'à Madagascar a été rapidement découvert.
Construit vers le 15 août 1761, on y cuit d'abord du pain, puis du biscuit à partir des 22 barils de farine sauvés du naufrage. Sa fouille a révélé de nombreux fragments de briques sur une embase de coraux assemblés par un mortier.
Sur le point haut du nord de l'île (6 m d'altitude) l'habitat des esclaves est situé dans une zone très perturbée par les constructions modernes de la station météo. Un pan de son mur a cependant été dégagé ainsi que plusieurs mètres carrés de sol, dévoilant de nombreux objets et révélant les maigres ressources dont ils disposaient : quelques objets provenant de l'épave (garde d'épée, fourneau de pipe, boucle de chaussure, tesson de céramique chinoise) mais surtout six récipients en cuivre dont deux furent trouvés posés sur le sol datant de 1776. L'un des récipients ne compte pas moins de neuf morceaux rivés les uns aux autres et symbolise à lui seul les quinze années de survie. Réserve de matière première, une feuille de cuivre plus épaisse, froissée sans doute par le naufrage, figure parmi les objets mis au jour. Ils illustrent l'acharnement à utiliser jusqu'au bout les matières premières provenant de l'épave.
L'observation du sol de l'habitation a fourni de nombreuses informations, notamment sur l'alimentation des naufragés. Des ossements d'oiseaux et de tortues ont été retrouvés ainsi que quelques rares vertèbres de poisson démontrant la difficulté d'aller pêcher au large des vagues déferlantes.
Les cendres confirment les déclarations des rescapées sur l'usage du feu. Alimenté par des pièces de charpente de L'Utile, dont nombre de clous sont retrouvés dans la cendre, le feu fut maintenu en permanence pendant 15 ans. L'analyse de ce sol a mis en évidence deux niveaux d'occupation, le second correspondant à la construction d'un habitat en dur.

Les découvertes effectuées sur l'île de Tromelin, présentent à plus d'un titre un grand intérêt :
- la mise au jour de traces matérielles de l'existence quotidienne d'esclaves, retrouvées dans leur contexte historique et archéologique est d'une grande rareté.
- peu d'exemples de petits groupes humains devant organiser leur survie dans un milieu clos, vierge et relativement hostile, ont été étudiés.
- les traces laissées sur un territoire très restreint par un nombre connu d'individus, durant un séjour dont la durée est connue, sont d'un grand intérêt pour la compréhension des sites archéologiques plus anciens, particulièrement ceux qui concernent les migrations, qu'elles soient volontaires ou forcées. On peu même considérer de ce point de vue, que l'île de Tromelin constitue une véritable laboratoire pour ce type d'étude.

Les partenaires

Placé sous le patronage de l'Unesco ? dans le cadre de l'Année internationale de commémoration de la lutte contre l'esclavage et de son abolition et du programme « La Route de l'esclave » et de son comité scientifique international ? le projet est réalisé par le Groupe de recherche en archéologie navale (GRAN) sous la tutelle du Préfet administrateur supérieur des Terres Australes et Antarctiques Françaises (Taaf), avec le soutien financier de la Fondation Banque Populaire, de la Région et du Département de la Réunion, et de la Direction régionale des Affaires culturelles, en collaboration avec l'Institut national de recherches archéologiques préventives (Inrap), l'Unité mixte de service (cnrs-Sorbonne-Musée de la Marine), l'Université de la Réunion et la Société française d'histoire maritime et la Confrérie des gens de la mer, une association réunionnaise.

L'équipe

L'opération était dirigée par Max Guérout assisté de :
Thomas Romon (Inrap) pour la direction de la fouille terrestre
Joë Guesnon (GRAN) pour la direction de la fouille sous-marine
Sudel Fuma (Docteur en histoire et directeur de la chaire UNESCO de l'Université de la Réunion)
Cyril d'Andrea, médecin
Jean-Marie de Bernardy de Sigoyer, photographe de la Confrérie des gens de la mer
Sébastien Berthaut-Clarac (GRAN)
Arnaud Lafuma (Confrérie des gens de la mer)
Jacques Morin (GRAN)
Jean-François Rebeyrotte (Confrérie des gens de la mer)
Un journal quotidien bilingue (français-anglais) a été tenu pendant toute le durée de la mission, servant de support aux échanges avec 14 classes d'écoles primaires. www.archeonavale.org