Jusqu’au 19 octobre 2019, Catharsis, l’exposition de Prune Nourry investit l’espace de la galerie Templon autour de l’ex-voto. L’artiste Prune Nourry et l’archéologue Valérie Delattre (Inrap) reviennent sur ces offrandes religieuses qui, des temps les plus anciens jusqu’à aujourd’hui, cristallisent les espoirs ou les remerciements de guérison des hommes et des femmes confrontés à l’infertilité et à la maladie.

Dernière modification
02 octobre 2019

Du projet Terracotta Daughters à l’exposition Catharsis, l’archéologie et le temps long semblent prendre une place importante dans votre pratique artistique. Quel est le lien ?

Prune Nourry : Le projet Terracotta Daughters fait partie de ma trilogie sur la sélection du sexe de l’enfant et mon point de départ est une réalité sociologique contemporaine. J’étais dans la ville de Xi’an où sont rassemblés les sociologues chinois spécialistes du déséquilibre homme-femme mais qui est aussi le lieu où l’on a découvert l’armée enterrée de 8000 soldats en terre cuite de l’empereur Qin Shi (210 avant notre ère). J’ai été frappée par ce parallèle ou ce « hasard ». Avec l’aide d’un atelier de copistes chinois, j’ai composé 108 combinaisons uniques en terre cuite représentant des jeunes filles sur la base de vraies modèles, des orphelines chinoises qui ont accepté de participer au projet, les Terracotta Daughters. Elles ont été enterrées dans un endroit secret en Chine et feront l’objet d’une fouille archéologique en 2030, année symbolique car identifiée par les sociologues chinois comme étant celle où le déséquilibre entre hommes et femmes en Chine sera à son apogée. C’est un site archéologique contemporain. Les statues en terre cuite touchent à un symbole national très fort, et les copistes qui travaillent à Xi’an vendent leurs moulages aux touristes et aux visiteurs du monde entier. On en en trouve partout, y compris à New York. Ce qui m’intéresse dans l’archéologie, ce n’est pas seulement le passé, c’est le parallèle que je peux établir entre le passé et une ou plusieurs situations du présent.

Au musée Guimet, j’ai été invitée à faire un « Solo show » sur ma trilogie asiatique (Holy Daughters ; Holy River ; Terracotta Daughters). C’était après les destructions à Palmyre et nous voulions faire un hommage au patrimoine disparu. J’ai remis en scène la destruction des Bouddhas géants de Bâmiyân en Afghanistan en créant une représentation d’un Bouddha géant en plâtre et démembré. Ses membres sont éparpillés aux différents étages du musée : les pieds au rez-de-chaussée jusqu’à la tête au dernier étage. Le message, c’est que « la destruction n’est pas une fin en soi ». On peut détruire un monument, un artefact archéologique, mais pas l’idée, pas l’empreinte. L’absence des Bouddha à Bâmiyân a une dimension, un écho tout aussi important.

Pourquoi l’exposition que vous présentez aujourd’hui porte-t-elle le nom de « catharsis » ?

Prune Nourry : Dans le mot catharsis, il y a cette idée du théâtre grec que l’on peut se soigner par un transfert d’émotions. Ce transfert d’émotion et cette guérison peuvent être médiatisés par des acteurs, mais aussi par une représentation, par un objet qui serait un « médicament de l’âme ». Pendant des millénaires, on a utilisé l’ex-voto pour transférer un désir de guérison. Dans cette exposition, je suis à la fois l’artisan qui réalise un ex-voto et le commissionnaire qui fait une demande de guérison. Je suis très attirée par cet objet qui touche tout à la fois à la dimension de l’art et à celle de la religion et de la superstition, et qui est en même temps accessible, que l’on peut même toucher.

Quelle place donnez-vous aux ex-voto et aux artefacts archéologiques ?

Prune Nourry : En fait, je travaille toujours sur le lien entre passé et présent. La formule de Lavoisier « Rien ne se crée, tout se transforme » peut sembler éculée, mais elle me semble parfaitement s’appliquer à l’ex-voto et à un regard, un rapport du spectateur à l’objet, qui s’est construit sur des milliers d’années. Et chaque ex-voto, chaque demande de guérison a une histoire qui peut être racontée. Les histoires sont faites pour être racontées et j’aime les objets qui racontent des histoires. C’est ce qui m’a intéressée dans le travail de Valérie Delattre, pour qui la découverte, par exemple, d’un pot contenant un fœtus dans un monastère, raconte et demande une histoire. J’aime beaucoup l’idée du symbole et les ex-votos anciens ou archéologiques ont nourri ma réflexion, et ce qui me fascine encore plus, c’est l’universalité et l’intemporalité de l’ex-voto. Par exemple, la « Femme miracle » qui est montrée au début de l’exposition est inspirée des milagros qui remontent à une époque ancienne mais qui sont encore utilisés aujourd’hui au Mexique, sauf qu’ils sont désormais fabriqués en Chine et vendus aux Mexicains. J’aime cette idée de continuité. Derrière les objets et archéologiques ou scientifiques et actuels, il y a des liens humains tissés d’histoires et moi je cherche à connecter ces points de manière à ce qu’ils fassent sens.

Vous êtes archéo-anthropologue à l’Inrap. En quoi le travail de Prune Nourry a-t-il rejoint vos propres intérêts ?

Valérie Delattre : En rencontrant Prune Nourry, j’ai découvert une artiste qui avait le souhait d’ancrer sa recherche et ses travaux dans le temps long et qui voulait se documenter et se nourrir d’exemples scientifiques. Elle voulait découvrir non pas seulement l’Histoire, mais des histoires, des histoires de pèlerins, de malades, de patients... Elle s’intéressait particulièrement à une pratique très répandue à l’époque gallo-romaine : celle de l’offrande d’ex-voto anatomiques dans des sanctuaires dédiés à des divinités guérisseuses. Nombre d’entre eux ont livré des objets en bois, calcaire ou tôle de bronze représentant des yeux, des bras, des jambes, parfois même des organes internes… Les malades indiquaient au dieu la nature de leur mal et imploraient une guérison très adaptée à leur propre situation. Les « Prothèses de l’âme » de Prune Nourry qui représentent des membres disproportionnés, entrent notamment en résonnance avec les ex-voto qui ont été mis au jour dans le sanctuaire antique des sources de la Seine, dédiés à la déesse Sequana.

Que retirez vous de cette rencontre entre art et archéologie ?

Valérie Delattre : Nous, les archéologues, sommes des scientifiques et appréhendons les objets selon des protocoles, des chronologies, des typologies… L’objet archéologique n’est pas une finalité en soi pour nous, mais il est le support de notre récit scientifique. L’objet d’art, quant à lui, concentre toute la démarche de l’artiste. Mais nous, les archéologues, nous savons aussi qu’il y a des histoires derrière chaque objet. Ces morceaux de bois taillés en forme de jambe sont pleins d’histoires, d’imaginaires et d’émotions que l’archéologue peut retrouver et raconter. Tous ces objets racontent des histoires, d’hommes et de femmes, du passé comme du présent. Une des forces de cette rencontre avec Prune Nourry, c’est qu’on a pu laisser davantage de place que d’habitude à l’émotion. On a créé une passerelle entre nos deux univers, archéologique et artistique, autour de l’objet « ex-voto ». Je ne suis pas devenue plasticienne et elle n’est pas devenue anthropologue, mais on est sorties de notre zone de confort et c’est réjouissant !

Catharsis , Prune Nourry
Galerie Daniel Templon — Grenier Saint-Lazare
28, rue du Grenier Saint-Lazare, 75003 
Date de début : 7 septembre 2019
Date de fin : 19 octobre 2019