À l’occasion du colloque international « De Verdun à Caen. L’archéologie des conflits contemporains » (Mémorial de Caen, 27 et 28 mars 2019), les deux auteurs de Archéologie du débarquement, Vincent Carpentier et Cyril Marcigny, reviennent sur les méthodes, apports et enjeux de cette archéologie.

Dernière modification
26 mars 2019

Quelle est la spécificité de l’archéologie du débarquement ?


Cyril Marcigny : Il s’agit d’une archéologie des temps les plus récents, d’où une interrogation : est-ce que cette archéologie peut apporter quelque chose à l’histoire ? Est-ce qu’elle crée de l’histoire ? Du point de vue de certains historiens, il peut sembler que l’archéologie du débarquement n’ait pas grand-chose à apporter en comparaison de la documentation déjà disponible : films, témoignages et photographies. Et pourtant, l’histoire est tout à fait muette sur les comportements de la vie quotidienne sur le front. Ainsi, par exemple, les carrières-refuges qui ont servi d’abri aux civils pendant les bombardements de Normandie de juin-juillet 1944 ne sont pas très documentées. C’est un sujet sur lequel l’archéologie apporte une masse de données factuelles. En fonction des traces matérielles, on peut avoir une lecture de ce qu’était la vie dans chacun de ces abris et du quotidien de la bataille de Normandie. Jusqu’à maintenant, l’archéologie du débarquement s’est inscrite dans une logique de patrimonialisation ou de devoir de mémoire, quand on relevait le corps d’un soldat disparu, par exemple. Est-ce que l’archéologie s’inscrit dans ces démarches seulement ou est-ce qu’elle sert aux historiens ? C’est toute la question du colloque.

Vincent Carpentier : Par rapport à l’histoire des guerres du XXe siècle, l’archéologie a été longtemps reléguée à une discipline marginale et illustrative, mais il devrait arriver ce qui a déjà eu lieu avec l’archéologie du Moyen Âge et de l’époque moderne : une reconnaissance et une légitimité. L'archéologie y a toute sa place parce qu’elle produit des objets et des problématiques modernes.  Toutefois, elle est soumise à l’aléatoire des fouilles préventives. Nous avons accumulé beaucoup de données qu’il faut maintenant réunir pour construire un débat scientifique et interdisciplinaire avec les historiens, les sociologues, les économistes... Par rapport à la connaissance historique des guerres modernes qui est pléthorique, l’archéologie est en retrait, mais elle a su ouvrir de nouveaux champs de recherche, comme l’art, l’artisanat et les graffitis, les conditions de vie et de santé dans les tranchées pendant la Première Guerre mondiale. Et de même, pour la Seconde Guerre mondiale, l’archéologie fait surgir des matériaux nouveaux qui sont dans les blancs de l’histoire. Par exemple, les archéologues ont relevé de nombreuses traces de consommation d’alcool dans les dépotoirs des alliés, mais dont les quantités varient selon les pays d’origine. La consommation d’alcool – de calvados notamment – pourrait expliquer différents comportements de groupes alliés vis-à-vis des civils, et dans certains cas, certaines violences qui sont restées dans des zones d’ombre de l’histoire. Par chance, nous ne subissons pas trop fortement en France le poids de l’idéologie et de l’historiographie et nous pouvons espérer promouvoir cette approche plus anthropologique que tactique ou héroïque de la guerre.

Qu’est-ce que cette archéologie du débarquement nous dit sur la guerre ?

Vincent Carpentier : Je suis normand et ma grand-mère a été témoin des bombardements. Pour moi, il y a la nécessité, sinon de comprendre, de savoir ce qui s’est passé. C’est une pièce du grand puzzle de la Seconde Guerre mondiale, qui est aussi en lien avec la machine et le crime nazis. On travaille sur le même événement et cela contribue à un travail de digestion et de deuil. Or, l’histoire ne suffit pas. Face au regain du révisionnisme et de « fake news », l’archéologie permet un retour à la preuve matérielle et sédimentaire, au lieu de se limiter à la preuve écrite ou photographique. Il est urgent de faire ce travail de croisement de sources, car les preuves archéologiques sont soumises à une forte érosion, non seulement géologique et maritime, mais anthropologique. Ces sites sont pillés et dépecés, et ces pièces archéologiques atteignent des cotes parfois faramineuses sur des marchés parallèles.

Avez-vous fait des découvertes exceptionnelles ?

Cyril Marcigny : Ce qui m’intéresse dans cette archéologie, c’est surtout la création de nouvelles sources et de nouvelles méthodologies. Travailler sur une époque qui n’a que 75 ans, me donne un regard que je n’ai pas quand je travaille sur la Préhistoire et sur les âges des métaux. Avec un pas de temps connu, sur 75 ans, je peux construire des référentiels archéologiques sur certaines questions : conservation des vestiges, taphonomie des structures ou enfouissement des objets. L’étude des refuges civils, par exemple, me fournit aussi des éléments de réflexion sur les refuges des périodes plus anciennes. Et apporter des éléments de réponses pour les problématiques du Néolithique ou de l’âge du Bronze : s’agissait-il de sanctuaires, d’abris ? Comment se comporte-t-on par rapport au feu, quels sont les comportements sociaux dans ces lieux confinés ? La carrière de Fleury-sur-Orne, où je conduis une fouille et où tout est resté en place depuis les bombardements, m’a amené à relativiser mes approches de ce type de milieu.

Vincent Carpentier : Les découvertes concernent plutôt des secteurs de combats et des installations non documentées. La prise du pont de Pegasus Bridge où ont atterri en planeurs plusieurs commandos britanniques a été maintes fois racontée et est mondialement célèbre, mais on sait en fait très peu de chose de cette zone et de la manière dont les Allemands l’avaient aménagée. De même, la prise des Batteries de Merville a fait l’objet de nombreux témoignages et récits chronométrés, mais les diagnostics archéologiques ne montrent plus aucune preuve, sinon des cratères d’obus. Il y a une dichotomie entre la littérature qui est pléthorique sur le sujet, la vision qui est, disons, très « heroic fantasy », et cette archéologie qui montre la réalité crue de la guerre, la destruction, l’ennui, les dangers, les blessures, la machine industrielle et quelques fois les rapports avec les civils. Par petits bouts, l’archéologie raconte une autre version de la guerre, plus anthropologique, plus désolante aussi, et les gens sont intéressés et même surpris par ce nouveau récit de la guerre recentré sur le quotidien.

Archéologie du Débarquement et de la Bataille de Normandie

Vincent Carpentier et Cyril Marcigny, ont proposé dans Archéologie du Débarquement et de la Bataille de Normandie (coédition Inrap/Ouest-France, 2014), un état des lieux de la documentation et de la réflexion archéologiques autour du thème de la Seconde Guerre mondiale sur le sol de Normandie. À l’occasion de la parution, en mars 2019, d’une nouvelle édition de l’ouvrage, les deux auteurs et contributeurs au colloque seront présents pour une séance de signature à la librairie du Mémorial, le jeudi 28 mars de 13h30 à 14h.

Vincent Carpentier est archéologue, ingénieur chargé de recherche à l'Inrap, membre du Centre de recherches archéologiques et historiques anciennes et médiévales et docteur en histoire de l'Université de Caen Basse-Normandie. Il a conduit et publié de nombreuses fouilles d'habitats ruraux gallo-romains et médiévaux à travers les deux régions normandes, et se consacre depuis plusieurs années à l'étude interdisciplinaire du littoral de la Basse-Normandie. Ses travaux concernent également l'histoire du Jour J et de la Seconde Guerre mondiale, tout particulièrement dans le secteur britannique.

Cyril Marcigny, archéologue à l'Inrap, est adjoint scientifique et technique en Normandie et membre de l'unité mixte de recherche 6566 « Civilisations atlantiques et archéosciences ». Il a dirigé de nombreux chantiers de fouille en Normandie et Pays de la Loire. Il est l'auteur de plusieurs monographies de sites archéologiques, d'ouvrages de synthèse et de nombreux articles consacrés à l'organisation de l'espace rural du Néolithique à l'âge du Fer. Dans le cadre de travaux développés dans La Hague ou autour de Port-en-Bessin-Huppain et Longues-sur-Mer, il s'est plus particulièrement attaché à l'étude archéologique des vestiges de la Seconde Guerre mondiale.