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Mis à jour le
18 juin 2024

Avec Laure Barthet, archéologue, directrice et conservateur du musée Saint-Raymond de Toulouse et Jean Catalo, archéologue, ingénieur d’étude à l’Inrap, spécialiste de l’urbanisme médiéval et de la céramique pour Toulouse et sa région.

En 1208, le pape Innocent III lance une croisade contre l’Occitanie, première croisade contre l’hérésie en Europe et terre chrétienne : "la croisade contre les albigeois".

Durant près de deux siècles, entre 1095 et 1291, neuf croisades atteignirent la terre sainte afin de protéger l’accès aux pèlerinages. Fort loin du Saint-Sépulcre, du roi de Jérusalem, de Saladin ou de Renaud de Chatillon, la croisade contre les albigeois, au cœur de l’Occitanie, constitue un étonnant épisode de notre histoire médiévale : la première croisade dirigée en territoire chrétien.

Les XIe et XIIe siècles sont des temps de renouveau de la vie religieuse, de la ferveur chrétienne. Des expériences spirituelles communautaires voient ainsi le jour. Les papes successifs des XIe - XIIIe siècles, engagent alors une série de réformes visant à unifier l’Église catholique. Ceux-ci cherchent à contrôler l’ensemble de la société chrétienne, à uniformiser les règles du culte. Cette profonde remise en ordre a surtout pour but de garantir l’indépendance de l’Église face aux laïcs qui entendent participer aux affaires religieuses. Dans ce contexte, toute communauté échappant au contrôle de l’autorité ecclésiale devient suspecte. Parce que le Pape Innocent III est en échec en Terre sainte, celui-ci lance la croisade contre les Albigeois. Elle n’est pas la seule, puisque Rome multiplie les accusations d’hérésie partout en Occident.

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Fragment d’un plafond peint en bois résineux représentant une parade chevaleresque (vers 1260 ?) Conservé au Palais-musée des Archevêques de Narbonne. - © D. Martin

Les Cathares, une hérésie ?

Les "Cathares" ne se sont jamais revendiqués cathares, mais "Bons hommes et bonnes femmes". Le terme "cathare" lui-même, repris des écrits de Saint-Augustin par le moine Eckbert de Schönau au 12e siècle pour désigner les "hérétiques". L’épisode albigeois est développé par des historiens régionalistes du 19e opposés à la restauration de la monarchie et le catharisme est surtout popularisé par l'occitanisme des années 1960 au détriment de "l’hérésie albigeoise", ou "l’albigéisme". En suit une vaste promotion touristique du pays cathare, où l’on présente le puissant château de Montségur comme château cathare alors qu’il fut une forteresse des rois de France. Pour mémoire, En 1966, l’émission télévisée La caméra explore le temps consacre quatre heures au "drame cathare". Dans un climat de critique du régime gaulliste et de montée du régionalisme occitan, le programme rencontre un succès triomphal.

Depuis près de 20 ans, la vision traditionnelle du "catharisme" est remise en question par un nombre croissant d’historiens. Les débats se concentrent autour de l’interprétation des sources textuelles et de deux points fondamentaux qui en découlent : la légitimité du terme "cathare" et la nature même du phénomène hérétique. Rappelons alors que le "catharisme" ne peut être considéré comme une véritable religion, une hérésie unifiée puisque c’est bien l’Église catholique qui aurait créé de toute pièce l’idée d’une "contre-Église".

Les personnes qui ont été accusées d’hérésie en Occitanie n’étaient pas des adeptes d’une religion antique venue d’Orient : il est désormais bien établi qu’elles étaient chrétiennes. Comme dans les autres régions d’Occident, la naissance des communautés dissidentes du Midi peut s’expliquer dans le contexte de protestation contre les réformes structurelles et spirituelles entreprises par l’Église.

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Pierre tombale en occitan de Bernard At de Gardouch, fabricant de couvertures en laine, découverte à Toulouse (cimetière Saint-Michel). Début du XIVe siècle - © D. Martin / Musée des Augustins

Au cœur de la croisade

L’assassinat d’un prélat, Pierre de Castelnau, est le prétexte pour lancer la croisade contre l’Occitanie, puisque pour le pape, c'est bien le sang du christ qui aurait coulé. En 1208, Innocent III appelle à la croisade. Des batailles et des sièges se succèdent : Béziers, Carcassonne, Castelnaudary, Beaucaire, et la grande ville de Toulouse est par trois fois assiégée. Entre septembre 1217 et juillet 1218, se déroule le deuxième siège de Toulouse. La ville se soulève et ouvre ses portes à l’armée de Raimond VI, comte de Toulouse. Au printemps 1218, à la faveur d’une inondation, Simon de Montfort et les forces croisées occupent le faubourg Saint-Cyprien et tentent de couper Toulouse d’une partie de son ravitaillement. En dernier recours, Montfort ordonne la construction d’une grande tour de siège pour rapprocher ses troupes des défenses toulousaines. Elle est neutralisée. Le 25 juin, au cours des combats, Simon de Montfort est mortellement blessé par un projectile lancé par une machine de guerre. Amaury VI, son fils aîné, prend immédiatement la direction des opérations. Il tente un dernier assaut, mais finit par lever le siège un mois plus tard. En juin 1219, débute le troisième siège de Toulouse.

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De g à dr et H en B : Sceau du comte de Toulouse Raimond VI /Sceau de Simon de Montfort /Sceau de Bertrand de Toulouse /Matrice de sceau de Jeanne Plantagenêt - © Archives nationales de France / P. Marzo/Musée Saint-Raymond / The Trustees of the British Museum

Même pendant les sièges, Toulouse apparaît sans cesse en travaux. Les grands édifices religieux connaissent tous des transformations majeures : sont reconstruits des portes et des portions de fortifications endommagées pendant la croisade. Les chaussées des moulins sont également en travaux. Au regard de tous ces chantiers, la demande en matériaux, briques et bois, en particulier, est sans aucun doute considérable. La ville médiévale de Toulouse comprend deux parties : la Cité et le Bourg. La Cité correspond à la zone de 90 hectares protégée par l’enceinte d’époque romaine. À l’intérieur de ces fortifications, de vastes espaces sont encore libres, ce qui permet d’y cultiver des jardins vivriers et de construire de nouveaux bâtiments tout au long du XIIIe siècle.

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Fortifications médiévales au premier plan, fondations du château Comtal et salle de la Grand-Chambre en arrière-plan - © Olivier Dayrens, Inrap

Toulouse, la redécouverte du château comtal : le château Narbonnais

Le château des comtes de Toulouse est le point fort de la défense de la ville. Cette forteresse de 40 mètres de côté est directement édifiée sur une porte romaine, au débouché de la voie antique menant à Narbonne. Elle est réaménagée à la fin du XIIe siècle sous le nom de château Narbonnais (castel narbones en occitan). Sa tour maîtresse, rectangulaire, est en blocs de pierre qui lui valent son surnom de "tour blanche". Au fil du temps, la ligne de défense du château est renforcée par plusieurs fossés successifs et la création des lices.

Rasé en 1549, le château est redécouvert en 2002, par l’archéologie préventive. Jean Catalo et les archéologues de l’Inrap fouillent les ailes de la forteresse et les fossés.

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Relevé du niveau d’arasement de la tour médiévale du château narbonnais (Toulouse) - © Olivier Dayrens, Inrap

La fin des "cathares"

Vingt années de guerre contraignent le comte Raimond VII de Toulouse à ouvrir des négociations. Après avoir reçu le pardon de l’Église devant Notre-Dame de Paris, il se soumet en avril 1229 devant la reine Blanche de Castille, son fils, le jeune roi Louis IX, et le représentant du pape. Par le traité dit “de Paris”, Raimond VII conserve son titre de comte de Toulouse, mais perd définitivement une partie de ses territoires. Il doit donner en mariage son unique héritière, Jeanne, à l’un des frères du roi.

Cet épisode fameux de l’histoire de France a laissé une vision souvent dramatique du 13e siècle à Toulouse et en Occitanie. Vaincu par les croisés venus du nord, le Midi aurait perdu son âme et son indépendance au profit des rois capétiens.

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Extrait du manuscrit de la Canso (chanson de la croisade albigeoise), folio 148, réalisé à Toulouse, dans le premier quart du XIVe siècle. - © Bibliothèque nationale de France

Les cathares au musée Saint-Raymond

Ce sont plus de 300 objets qui illustrent le propos de cette très belle exposition. Parmi eux, le manuscrit de la fameuse Canso, la chanson de la croisade des albigeois, document d’archive exceptionnel de la Bibliothèque nationale de France et dont les fouilles archéologiques du château Narbonnais confirment pour partie la véracité. Hormis maints objets archéologiques ou d’art, figure aussi, et pour la première fois exposé à Toulouse, le célèbre Traité de Paris qui entérina la soumission des comtes de Toulouse à la couronne capétienne.

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Traité de Paris, 12 avril 1229. Parchemin ; sceau de cire verte sur lacs de soie verts. - © Archives nationales de France
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Boucle de ceinture / mors de chape / anneau pastoral / brique au chevalier / carreau de pavement / brique au saumon / Pégau / Dé à coudre / Pot à une anse - © C. Lauthelin / E. Grimault / A. Aujoulat / D. Martin / P. Marzo/Musée Saint-Raymond

À visiter, au musée Saint-Raymond de Toulouse et au Couvent des Jacobins, l'exposition "Cathares. Toulouse dans la croisade", du 5 avril 2024 au 5 janvier 2025.

Pour aller plus loin

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Le Musée Saint-Raymond à Toulouse - © D.R.
Année :
2024
Durée :
30 min
Année :
2024