À l'occasion d'une fouille située à l'emplacement des anciennes casernes militaires Beaumont-Chauveau dans le centre-ville de Tours, l'Inrap vient de mettre au jour un espace funéraire comprenant une série de tombes atypiques.

Dernière modification
25 novembre 2019

Depuis septembre, une équipe d’archéologues de l’Inrap et du conseil départemental (SADIL) réalise des fouilles archéologiques, sur prescription de l’Etat (Drac Centre-Val-de-Loire) et en amont d'un projet d’éco-quartier mené par LaSet dans le centre ville de Tours. La surface de 65 000 m² était occupée jusqu’en 2013 par une caserne militaire (Régiment d’Application du Train), construite à l'emplacement d'un ancien établissement monastique. L'ensemble du site a fait l’objet en 2017 d’un diagnostic archéologique à l’issue duquel le Service Régional de l’Archéologie d’Orléans a émis trois prescriptions distinctes. La partie en cours de fouille s'étend sur une surface de 40460 m² sur la partie est du site. 
 

Le site de Beaumont

Connu dans les sources textuelles sous l’appellation « Belmons » en 845 et 966 (Chartes de la collégiale Saint-Martin de Tours), le site de Beaumont semble correspondre à une occupation humaine regroupée autour d’une chapelle « Notre-Dame-des-Miracles ». En 1002, Hervé de Buzançais, trésorier de Saint-Martin, décide d'y fonder l’abbaye de Beaumont, lieu de culte bénédictin réservé aux femmes. À la Révolution, l’abbaye est déclarée bien national et les religieuses sont dispersées. Elle est achetée par un marchand de matériaux de construction et est démantelée durant la première moitié du XIXe siècle à l’exception de quelques pavillons et dépendances. De 1866 à 1913, l’hospice général de Tours (actuel hôpital Bretonneau situé à 650 m au nord-ouest) gère le site de l’ancienne abbaye de Beaumont et exploite la propriété directement en culture maraîchère. En 1913, l’État acquiert le site de Beaumont pour y établir une caserne d’artillerie qui sera utilisée en dépôt de ravitaillement par l’armée allemande avant de devenir l’École d’Application du Train en 1991.
 

Des tombes atypiques

La fouille menée actuellement par l’Inrap recouvre des vergers, des jardins et une partie des cimetières de l’ancienne abbaye ou de l’occupation qui précède celle-ci, ainsi qu'un ensemble funéraire plus récent (XVIIIe ou XIXe siècle) identifié lors du diagnostic. Cet ensemble comprend une série de tombes estimées pour le moment à environ 50 fosses et présente un aspect atypique. Les sépultures sont particulièrement bien organisées avec des creusements nord-sud (et non est-ouest), en deux rangées parallèles, au sud d’un mur correspondant à une probable limite interne. De plus, la localisation de ces tombes, à l’extrémité orientale du site, est très éloignée des lieux d’inhumations qui étaient utilisés lors de la période monastique à l'ouest du site. Plusieurs de ces fosses présentent des anomalies, certaines avec sépultures multiples comprenant entre deux à cinq individus dont certains ont été inhumés sans leur crâne ou avec des traces de découpes de ce dernier (crâne scié probablement lié à une autopsie ou à des exercices de l’école de médecine). Des parties de corps (inférieures ou supérieures) ou des membres isolés (bras, avant-bras et main par exemple) ont également été mis au jour dans certaines fosses. Le mode d’inhumation est principalement le cercueil, lequel a pu contenir jusqu’à trois corps. La population inhumée correspond majoritairement à des adultes ou de grands adolescents, mais deux individus plus jeunes viennent d’être mis au jour. Cet ensemble présente donc des anomalies tant dans sa gestion, sa population que dans ses pratiques funéraires.

La datation est encore pour le moment imprécise, à l'intérieur d'un horizon chronologique restreint aux XVIIIe et XIXe siècle. Si les fosses ont été creusées durant les 90 premières années du XVIIIe siècle (période monastique), on peut s’interroger alors sur la raison pour laquelle ces individus ont été rejetés dans cette partie du site alors qu’un cimetière paroissial et un autre monastique étaient en fonction à environ 300 m à l’ouest. L’hypothèse la plus vraisemblable est celle d’inhumations durant le XIXe siècle et plus probablement pendant la période où l’hospice général gérait la propriété, soit entre 1866 et 1913. En effet, l’absence de crânes dans certaines sépultures et la présence d’un crâne scié évoqueraient plutôt des gestes hospitaliers (prélèvements pour collections ? Autopsie ?). De même, la présence d'un sacrum coupé en deux dans le sens de la longueur, semble exclure l'hypothèse d'un soin et privilégier celle d'un résidu d'un exercice de l'école de médecine. Enfin, l’absence de tout objet déposé ou porté par les défunts tend à indiquer que les corps auraient été dépouillés, comme c'est l'usage pour les entrées dans un hôpital. Il pourrait donc s’agir d’une population composée d’individus en lien avec l’hôpital, mais qui, pour des raisons qui restent à éclaircir, n’ont pas été jugés dignes d’être inhumés au sein d’un cimetière habituel. Il sera donc intéressant de s’interroger sur le devenir des résidus de dissections de l’école de médecine qui a été créée à l’hôpital Bretonneau à partir de 1841. Reste aussi à savoir pourquoi une rangée de tombes a été affectée à l'inhumation de corps complets ou quasi-complets et une autre à des sépultures incomplètes et/ou composites.
 

Sur les traces de l'abbaye

La fouille porte également sur un second espace funéraire situé dans la partie ouest et en lien avec l’établissement monastique ou une population qui précède ce dernier. Il s’agit de tombes individuelles (estimées pour le moment à environ 80 sur les parties décapées) et disposées sans organisation particulière hormis une orientation ouest-est. La fouille des premières fosses révèle la présence d’individus adultes et immatures. La datation est pour le moment indéterminée, mais pourrait se rapporter à une période qui précède l’installation de l’abbaye si l’on se réfère aux résultats d’une datation C14 réalisée lors du diagnostic sur un squelette proche de la zone actuellement en cours de fouille.
Sur les emprises autres que funéraires, l’objectif est d’identifier les structures archéologiques qui pourraient être en lien avec les parties jardins et vergers de l’abbaye afin de comprendre l’organisation de ces ensembles et leur mode de fonctionnement.

Aménagement : LaSet​
Contrôle scientifique : Service régional de l’archéologie (Drac Centre – Val de Loire)
Recherche archéologique : Inrap et Conseil départemental (SADIL)
Responsable scientifique : Philippe Blanchard, Inrap