Une fouille préventive conduite par l’Inrap a permis de retrouver une partie des ouvrages militaires romains édifiés au cours de l’été 52 (avant notre ère) pour la mise en siège de la ville fortifiée gauloise. Plusieurs traces des travaux de recherche conduits sous le Second Empire ont également été mises au jour. 

Dernière modification
24 juin 2020

Gergovie, au même titre qu’Alésia, est un lieu emblématique de la guerre des Gaules. C'est devant cet oppidum, lieu de naissance de Vercingétorix situé au cœur du territoire arverne, que César connaît l'une de ses rares défaites au cours de la guerre de conquête qu’il conduit en Gaule entre 58 et 51 avant notre ère.

La guerre des Gaules

En 58 avant notre ère, César entre en Gaule. Son but, étendre le domaine d’influence de Rome et réduire l’ennemi « héréditaire » gaulois. Il cherche aussi à accroître sa fortune personnelle pour soutenir ses ambitions politiques. D’abord placé sous le sceau de la légalité, ses premières interventions militaires ont pour objet de défendre les alliés Eduens ainsi que la Gaule Transalpine, dont il a la charge, contre l’avancée de peuples situés plus à l’est (Helvètes et Germains). S’ensuit une véritable guerre de conquête qui concerne tous les peuples de la Gaule.  

De 57 à 53, les campagnes militaires concernent la Gaule Belgique et les peuples de l’Ouest. A chaque campagne l’effectif de ses légions augmente et il dispose alors du soutien des peuples de la Gaule du Centre. La guerre est d’abord faite pour le butin et le contrôle de ces vastes territoires n’est pas encore acquis. Peu à peu, les révoltes sont moins nombreuses d’autant que la guerre est violente. César n’hésite pas à ravager les campagnes, détruire les villes et exterminer des populations entières pour soumettre les peuples.

En 53, les peuples du Centre de la Gaule supportent de moins en moins la présence romaine.  Le soulèvement général débute l’année suivante à Cenabum (Orléans) chez les Carnutes. Les Arvernes auxquels se joignent plusieurs peuples de l’Ouest et du Centre prennent la tête de l’insurrection. Après la chute d’Avaricum (Bourges) et le massacre de sa population, la guerre est portée au cœur même des terres de Vercingétorix. Devant Gergovie, la machine militaire romaine s’enraye et César doit battre en retraite.

Le siège de Gergovie, retour sur le récit césarien

Le livre VII de la Guerre des Gaules (VII, 36-52), qui constitue la principale source sur le déroulement du siège de l’oppidum de Gergovie, donne quelques indications sur la topographie des lieux ainsi que sur les ouvrages romains réalisés à cette occasion. Le dispositif militaire romain ne fait toutefois l’objet que d’une description très succincte (VII, 36, 7). Il comprend un camp principal, dénommé le « grand camp » que l’on comprend être « dans la plaine », un second camp, appelé le « petit camp », installé sur la colline située au pied de l’oppidum ainsi qu’un ouvrage qui relie les deux positions.

Selon le texte césarien, le grand camp est de grande étendue (VII, 41, 2) et comporte plusieurs portes qui sont pour la plupart bouchées, à l’exception de deux, à l’occasion d’une attaque conduite par les Gaulois en l’absence de César (VII, 41, 4). L’ouvrage défensif, le fossé et le talus, ne sont pas décrits plus avant. Il est seulement dit que la fortification est renforcée dans un second temps par l’ajout d’un parapet au rempart.

Pour le reste, rien n’est dit du contexte géographique dans lequel se déroule cette bataille qui mobilisa six légions, la cavalerie, 10 000 auxiliaires éduens, et plusieurs centaines de machines de siège. La description topographique des lieux reste sommaire et ne sert qu’à justifier l’échec de l’assaut conduit par César qui pourtant reproduit strictement un classique de la poliorcétique offensive (camp principal, camp d’approche, diversion et attaque frontale).
 

La localisation des camps devant Gergovie, un questionnement ancien

La Guerre des Gaules de César est imprimée pour la première fois en 1469. L’ouvrage connait une large diffusion et la localisation des lieux qui y sont mentionnés devient un objet d'étude. L'histoire et l’archéologie sont encore des disciplines balbutiantes et l’oppidum de Gergovie se trouve alors localisé à Clermont, Saint-Flour ou encore Moulins. En 1560, Gabriel Siméoni localise la célèbre bataille au sud de Clermont, à proximité d’un lieu dénommé Gergovia. Si au début du XVIIIe siècle, la position de Gergovie au sud de Clermont ne fait plus débat, notamment suite à une première série d’investigations archéologiques conduites sur le plateau, celle de la localisation des camps césariens devant l’oppidum reste ouverte. Les propositions sont variées aussi bien pour ce qui est de la position du grand camp que celle du Petit Camp.
 

Napoléon III et César

C’est Napoléon III qui fait le premier établir, par l’intermédiaire de recherches d’ampleur, la position précise des fortifications césariennes devant Gergovie. L’Empereur, qui prépare alors son Histoire de Jules César, ambitionne de retrouver les lieux mentionnés dans le récit césarien. De 1861 à 1862, des recherches archéologiques vont ainsi avoir pour objet d’établir la localisation et de dresser le plan des ouvrages militaires décrit dans la Guerre des Gaules.  

Devant Gergovie, après une première campagne exploratoire conduite au cours de l’année 1861, les fouilles sont engagées aux mois de juillet et août de l’année suivante. Elles sont dirigées sur le terrain par le colonel Eugène Stoffel qui a déjà œuvré sur le camp césarien de Mauchamp à Berry-au-Bac et qui dirigera, à la suite de celles de Gergovie, les recherches devant Alésia.  

Les recherches sont d’ampleur et reposent sur une méthodologie efficace et novatrice pour cette période. Sur environ 150 hectares, 300 personnes, des ouvriers et paysans essentiellement, vont creuser pendant deux mois des tranchées destinées à recouper les lignes des retranchements romains. Suivant une méthode qui n’a rien à envier à nos diagnostics actuels, les terrassiers sont disposés sur plusieurs files, dans une direction perpendiculaire à l’un des côtés supposés des camps, à 20 ou 30 mètres les uns des autres. Chacun est chargé d’enlever la couche d’humus sur la largeur d’une pelle et s’il arrive sur un vestige, il approfondit la tranchée afin de mettre en évidence son profil. Certaines des tranchées atteignent plusieurs centaines de mètres de longueur.
 

Une première localisation établie, un ensemble borné

En deux mois, l’ensemble du dispositif césarien édifié pour la mise en siège de l’oppidum de Gergovie est repéré puis cartographié. Les relevés, d’une grande précision, permettent de localiser les deux camps romains, caractérisé par la présence d’un fossé de délimitation en forme de V très régulier et aigu, ainsi que la fortification les reliant.

Le grand camp occupe une large croupe située à 3 km à l’est de l’oppidum. Il adopte la forme d’un quadrilatère aux angles arrondis dont l’emprise est de 35 ha. Il s’appuie sur un long fossé, qui le borde au sud, avec sur son côté sud-ouest un autre ouvrage avancé qui délimite un espace supplémentaire de 13 ha. L’ouvrage linéaire sur lequel s’adosse le camp se poursuit vers l’ouest par le dispositif de liaison. Le petit camp occupe quant à lui une position localisée au pied même de l’oppidum. Cette colline présente une topographie marquée avec une falaise et un escarpement au sud et à l’ouest et une pente plus douce face à l’oppidum. Le dispositif de défense comprend un long fossé au tracé courbe auquel est adjoint un système complexe d’ouvrages fossoyés qui se développent vers l’est permettant le raccordement avec l’ouvrage de liaison. La surface totale délimitée par ces aménagements est d’environ 7 ha.

À l’issue de ces fouilles, le tracé des ouvrages découverts est borné. Quatre monolithes de basalte de section triangulaire sont installés à chaque angle du grand camp. Ils portent l’inscription « camp occupé par Jules César l’an 52 avant J.-C. ». Des bornes cylindriques de plus petite taille sont aussi placées aux interruptions (portes ?) ainsi que sur le tracé des fossés courbes du petit camp.

Nouvelles recherches sur les ouvrages césariens devant Gergovie

Un temps tombé dans l’oubli, les ouvrages césariens installés au pied de Gergovie font l’objet d’un regain d'intérêt depuis le milieu des années 1990. En 1994 et 1995, une première campagne de prospection mécanisée est engagée, à la demande dans l’Etat, dans le but de tester la validité des observations faites sous le Second Empire. Ces investigations ont porté sur les angles nord-ouest et sud-ouest du grand camp ainsi que la partie nord-orientale du petit camp. Elles ont à chaque fois permis de retrouver les ouvrages figurant sur les plans de 1862 aux emplacements attendus. Mieux, ces travaux, bien que d’ampleur réduite, ont permis la collecte de mobilier caractéristique de l’armée romaine de la fin de la République (pointes de trait de scorpio, boulets de baliste, petit fourniment du légionnaire…).

Ces résultats ont entraîné un suivi plus attentif des travaux d’aménagement dans ce secteur alors soumis à une pression foncière importante. Outre la mise en place de mesures de protection sur les parties encore non urbanisées des camps, ils ont débouché sur la réalisation d’un suivi préventif plus régulier sur les secteurs déjà construits.

 

Une recherche étendue

Depuis le début des années 2000, les diverses opérations d’archéologie préventive conduites dans ce secteur permettent, au coup par coup, de compléter les observations sur cet ensemble qui reste encore largement méconnu. Ce ne sont généralement que quelques mètres de fossé, principal élément constitutif du camp, qui sont fouillés à ces occasions. Aussi modestes qu’elles soient, ces observations apportent une validation supplémentaire des travaux anciens et conduisent parfois à des découvertes inédites (mobilier militaire, squelette rejeté au fond du fossé, four culinaire dans la zone interne du camp…).

Depuis 2018, une prospection étendue vise à l’établissement d’une cartographie détaillée de cet ensemble de vestiges et à la recherche de tout autre élément constitutif du dispositif romain qui n’aurait pas été repéré antérieurement. Mené en étroite collaboration avec l’université de Clermont-Ferrand (M. Dacko ; MSH, plateforme IntelEpsace) et le soutien de l’Etat et du département, elle a notamment permis la réalisation de vastes campagnes de prospections géophysiques, conduites par la cellule de l’Inrap (G. Hulin, F.-X. Simon), qui ont concerné le petit (15 ha) et le grand camp (18 ha). Couplés à des relevés par imagerie multispectrale (E. Fovet, F. Vautier, MSH, plateforme IntelEspace), ces investigations ont permis de retrouver l’intégralité des fossés découverts au Second Empire sur le petit camp ainsi qu’une large partie de l’angle nord-est du camp principal. Ils ont aussi permis d’identifier deux probables portes dont l’architecture est typiquement romaine. 
 


Une fenêtre ouverte sur le grand camp de César

C’est dans ce cadre que se placent deux fouilles, réalisées à la suite d’un projet de construction de maisons individuelles, d’un petit secteur localisé immédiatement à proximité de l’angle sud-est du grand camp.  Bien que d’emprise limitée (3000 m²), elles offrent une nouvelle opportunité d’observer ce vestige au caractère exceptionnel.

Leur principal apport est d’avoir permis de retrouver le fossé principal servant à la délimitation du camp romain sur son côté sud, à quelques mètres de l’une des bornes installées à l’issue des fouilles de 1862. Cet ouvrage, qui n’avait pas été revu depuis 160 ans, a pu être fouillé sur une trentaine de mètres. Il s’agit, à ce jour, de la plus grande portion fouillée d’un seul tenant pour l’ensemble du dispositif romain devant.

Ce fossé présente des dimensions modestes qui sont en grande partie le résultat des importants phénomènes érosifs qui ont affecté ce rebord de plateau. Du bas en haut de la pente, sa largeur passe ainsi de 1,40 m à moins de 30 cm et sa profondeur de 80 à 20 cm. Il affecte toutefois toujours ce profil en forme de V très régulier et aigu caractéristique des ouvrages militaires romains. Son comblement, permet de retrouver, en position inversée, les éléments constitutifs de l’agger (talus) installé sur le côté intérieur du camp. A sa base, une couche de terre fine et noire qui appartient sans doute à la façade avant du rempart constituée de mottes d’herbes empilées les unes sur les autres afin de former un parement quasiment vertical. Au-dessus, une masse de terre marneuse de teinte blanche appartenant au corps du talus. Les traces de comblement par ruissellement sont quasiment inexistantes ce qui vient confirmer l’hypothèse d’un siège de très courte durée et d’un remblaiement quasi immédiat une fois le camp levé.

Un second fossé, totalement insoupçonné, vient s’accrocher à l’ouvrage principal. De taille à peine inférieure et de profil identique, il s’agit probablement d’un dispositif destiné à renforcer l’angle sud-est du camp. Son attribution à l’épisode du siège césarien est assurée par la stratigraphie ainsi que par la découverte, à sa base, d’un objet typique des cantonnements militaires romains. Il s’agit d’une fiche en fer d’une vingtaine de centimètres qui comporte une perforation à l’une de ses extrémités, l’autre étant épointée. Ce type d’élément est traditionnellement identifié comme étant un piquet ou sardine de tente.
 

Nouvelles données sur l’organisation du camp

Jusqu’à très récemment, la connaissance de l’organisation interne des camps liés à la guerre des Gaules était extrêmement lacunaire. Elles le demeurent encore largement même si sur plusieurs sites, et Gergovie en fait partie, des découvertes nouvelles permettent de faire évoluer le dossier.

Four culinaire romain.

Four culinaire romain.

Denis Gliksman, Inrap

C’est notamment le cas de la mise en évidence de fours culinaires de petite dimension qui sont pourvus d’un espace de cuisson en forme de coupole creusé dans le sous-sol et auquel une fosse permet l’accès. Ce type de dispositif de cuisson, inédit en contexte gaulois, a été mis en évidence depuis peu sur plusieurs camps tardo-républicains de Gaule. Ceux découverts sur le plateau de Lautagne près de Valence (Drôme), au nombre d’un peu plus de cent, permettent de percevoir, en négatif, l’organisation interne d’un des camps datés du second quart du Ier siècle avant notre ère.

 la fosse d’accès.

Four culinaire romain. En haut : l’espace de cuisson ; en bas : la fosse d’accès.

Denis Gliksman, Inrap


Quatre de ces petites installations culinaires, qui permettaient à une « chambrée » de légionnaires de préparer leurs repas, ont été retrouvées à l’occasion des deux fouilles conduites dans ce secteur du camp césarien devant Gergovie. L’une d’elle, très proche du fossé, permet d’envisager que l’emprise du talus ne dépassaient pas 7 m à partir de l’axe du fossé.
 

Un mobilier peu abondant mais caractéristique

Concernant les découvertes mobilières réalisées à l’occasion de cette fouille, elles sont le reflet de la durée d’occupation du camp. Les quelques semaines (deux ou trois ?) qu’a duré le siège de Gergovie a occasionné la perte de très peu de mobilier. Elles se résument pour l’heure, outre le piquet de tente précédemment mentionné, à plusieurs dizaines de clous de construction et à trois clous de chaussure en fer. Les premiers sont plutôt de grande dimension (jusqu’à une quinzaine de centimètres de longueur) et peuvent provenir du parapet couronnant l’agger. Les clous de chaussure, d’assez grande dimension et tous pourvus de reliefs sous la tête, trouvent de nombreux parallèles sur les sites de la guerre des Gaules (Alésia, Uxellodunum…).  
 

Les sondages napoléoniens

Enfin, cette fouille a permis de retrouver de nouvelles traces des investigations réalisées au XIXe siècle. Déjà mises en évidence à plusieurs occasions ailleurs sur les camps, ces sondages pratiqués anciennement se présentent sous la forme d’étroites tranchées qui recoupent perpendiculairement le tracé de l’ouvrage césarien. D’abord peu profondes, elles s’enfoncent dans le sous-sol en outrepassant d’une dizaine de centimètres le fond et bords du fossé. Comme le feraient des archéologues aujourd’hui, chaque grand côté de ces tranchées correspond à une « coupe » qui permet de lire le profil de l’aménagement ancien.

Les archives des fouilles réalisées en Auvergne sous le Second Empire pour rechercher les traces du passage de César ont presque totalement disparues. Ces tranchées correspondent, avec le volume de l’Histoire de Jules César consacré à la guerre des Gaules publié en 1866, aux seuls vestiges qui témoignent de la matérialité des recherches conduites à l’initiative de Napoléon III devant Gergovie.

Aménagement : Particulier
Contrôle scientifique : Service régional de l’archéologie (Drac Auvergne – Rhône-Alpes)
Recherche archéologique : Inrap
Responsables scientifiques : Yann Deberge, Magali Heppe Inrap
Responsable de secteur : Catherine Georjon, Inrap