Dans la commune d’Aubagne, des investigations conduites par l’Inrap ont permis la découverte d’un habitat du Néolithique moyen et final, d'une nécropole monumentale (tumulus) de la fin de l’âge du Bronze et du début de l’âge du Fer ayant livré un mobilier exceptionnel (épée, bracelets décorés, torque, céramique...), et d'une voie romaine inédite, rattachée probablement au territoire de Massalia-Marseille, ayant pu jouer un rôle stratégique dans le conflit qui oppose César à Pompée.

Dernière modification
10 décembre 2021

En préalable à un projet de construction de grande ampleur, par la société SARL Foncière GM, deux opérations de fouilles archéologiques préventives se sont succédé dans la commune d’Aubagne. Entre mars et novembre 2021, sur prescription du Service régional de l’archéologie (DRAC PACA), 9000 m² ont ainsi pu être explorés. La zone d’étude se développe au sein d’une vaste plaine alluviale, à proximité de la confluence de deux cours d’eau, la Maïre et l’Huveaune. Ce secteur, particulièrement propice à l’agriculture a attiré les communautés humaines depuis la Préhistoire récente jusqu’à nos jours.

Vue panoramique des zones de fouille.

Un lieu de vie au Néolithique

Parmi les aménagements se rapportant au Néolithique, l’ensemble le plus marquant est sans doute un bâtiment d’habitation, matérialisé au sol par l’intermédiaire de creusements étroits. Ces derniers étaient destinés à accueillir des poteaux constituant l’armature du bâtiment. Ils permettent de restituer un édifice allongé de plan polygonal proche du rectangle d’environ 60 m². Les murs gouttereaux sont chacun caractérisés par sept trous de poteaux et une rangée de quatre poteaux centraux supportait le faîtage.

Dans le même secteur, de nombreux aménagements ont également été découverts. Certaines de ces structures se démarquent des autres par leurs fonctions en lien direct avec l’exploitation agricole de cette zone. Un ensemble de trous de poteau autorise la restitution d’une construction de plan hexagonal interprété comme un grenier surélevé. De plus, huit creusements dont le profil est en forme d’ampoule sont interprétés comme des silos. Ils avaient pour but le stockage des récoltes sur le moyen ou le long terme. Deux d’entre eux ont été réemployés dans un contexte funéraire ; des inhumations y ont été découvertes. Dans le premier cas, le mobilier anthropologique était partiel, mais il a été possible de distinguer au moins deux individus. Pour le second, l’altération des restes osseux était moindre. La fouille a ainsi permis l’étude d’un dépôt funéraire caractérisé par deux adultes et un enfant.

Plusieurs foyers ont également été fouillés. L’un d’entre eux se démarque par sa taille ; il s’agit d’un grand foyer circulaire à pierres chauffantes d’environ 3 m de diamètre dont le comblement permet de restituer le fonctionnement. Des blocs étaient volontairement disposés sur les braises d’un feu intense. L’objectif était que ce radier emmagasine la chaleur sous-jacente et la propage lentement afin de cuire les aliments déposés au-dessus.

Dans un secteur distinct, un niveau de sol, partiellement conservé, a également pu être étudié. Il est marqué par la présence de nombreux blocs et cailloux, ainsi que d’une concentration remarquable de mobilier archéologique (lithique et céramique). À proximité de cet espace, un creusement étroit et profond d’environ 2 m est interprété comme un puits ou une citerne.

Cet ensemble caractérise les différentes composantes d’un habitat se rapportant à la Préhistoire récente. Les premiers indices récoltés permettent d’envisager une chronologie centrée sur le Néolithique moyen (4600-3400 av. J.-C.) pour la majorité des aménagements, mais quelques structures ont fourni du mobilier du Néolithique final (3400-2200 av. J.-C). Les études en cours préciseront le phasage de ces vestiges qui marquent l’activité des premières communautés paysannes ayant occupé la plaine du secteur d’Aubagne et de Gémenos.

Une nécropole protohistorique

L’espace funéraire a fonctionné entre la fin de l’âge du Bronze et le début de l’âge du Fer (900-600 av. J.-C.). Grâce à l’importante superficie explorée, son agencement a pu être précisément défini. Au total, dix inhumations ont été étudiées dont huit sous tumulus. À une exception près, ces sépultures monumentales sont réparties le long d’un aménagement linéaire reconnu sur environ 50 m. Il s’agit de dalles et de gros galets disposés sur chant les uns à la suite des autres dans des fosses individuelles ou en tranchée. Ils limitent très clairement la nécropole à l’ouest et marquent symboliquement le passage vers le territoire dédié aux morts. Côté est, on note l’absence de ce type de limite. Néanmoins, la présence d’une zone déprimée, occasionnellement humide, faisait peut-être office de démarcation naturelle.

Les tumulus sont caractérisés par des tertres en bon état de conservation général permettant d’observer l’élévation des édifices et de renseigner précisément les étapes de construction pour chaque exemple. Dans quatre cas, un péristalithe (anneau de pierres dressées ou couchées) ceinturait le tertre, accentuant d’autant plus la monumentalité de l’ensemble. Les dépôts funéraires, tous individuels, ont été effectués en fosse sous le tertre et en partie centrale. Des céramiques ont été retrouvées dans les fosses sépulcrales, mais aussi au niveau de leur ouverture. Des analyses organiques permettront éventuellement de déterminer leur contenu. Des éléments de parure métallique en alliage cuivreux ont été récoltés sur ou à proximité des défunts. Il s’agit majoritairement de bracelets et d’épingles. Dans deux cas, une perturbation post-dépôt a été observée ; lors de ces réinterventions rituelles ou relatives à un pillage, du mobilier archéologique a clairement été prélevé.

Deux sépultures se démarquent en raison du mobilier spectaculaire qu’elles ont fourni. L’une a livré un ensemble de parures en alliage cuivreux composé de deux bracelets ouverts à décor gravé géométrique et d’un torque à jonc tubulaire et à extrémités enroulées. Ce dernier objet correspond à un type rare, attesté seulement dans le Sud de la France par deux fragments datés de la fin de l’âge du Bronze. Pour la seconde sépulture, le mobilier accompagnant le défunt est constitué d’une épée dans son fourreau en matériau périssable intégralement cerclé de fines bandes en alliage cuivreux, d’une pointe de lance en fer et de deux épingles en alliage cuivreux. L’épée est d’un type original en France méditerranéenne, attribuable au début de l’âge du Fer (725-650 av. J.-C.).

En outre, trois dépôts de crémation secondaires en fosse ont été découverts. Pour deux d’entre eux, le manque de mobilier ne permet pas encore de les dater ; des analyses radiocarbone seront réalisées afin d’en préciser la chronologie. En revanche, la troisième sépulture fournit un assemblage du Premier âge du Fer. Elle est caractérisée par un dépôt de crémation mixte en deux loculus distincts. L’un était destiné à accueillir l’ossuaire probablement dans un contenant en matériau périssable. Dans l’autre, étaient répandus les résidus de crémation. La sépulture a livré quelques objets métalliques fragmentés (fer et alliage cuivreux) et une épée ployée en fer déposée verticalement entre deux vases. Ce rite d’altération d’armes est bien documenté par ailleurs, mais n’a pu être observé que rarement dans la région Provence-Alpes-Côte d’Azur.

Une voie romaine

La voie antique fouillée au Chemin du Camp de Sarlier appartient à un tracé viaire inédit faisant probablement partie de la chôra (territoire) de Massalia-Marseille. Orienté nord-est sud-ouest, il a pu être mis au jour sur une longueur de 93 m. Son aménagement se caractérise par un empierrement particulièrement massif installé dans un creusement préparatoire. La chaussée est encadrée par deux fossés (dits « bordiers ») qui portent la largeur maximale de l’ensemble entre 12 et 13 m. En dépit de ce caractère imposant, on note que très peu de fragments de céramique ont pu être récoltés. Ainsi, cette portion de voie semble se situer à bonne distance des sites d’occupation contemporains et potentiellement desservis par cet itinéraire.

La mise au jour d’un nombre conséquent d’hipposandales (protections métalliques pour les sabots des chevaux, ou d’autres animaux d’attelage) pourrait illustrer la circulation de convois lourdement chargés. Les données chronologiques proviennent essentiellement des quelques monnaies recueillies à différents niveaux stratigraphiques. Pour autant, leur datation très homogène renvoie au milieu du Ier siècle av. J.-C. À ce stade de l’étude, il est encore prématuré de déterminer avec certitude et précision la chronologie de la construction et de l’abandon de la voie, mais ces premiers éléments ouvrent une piste de recherche mettant en parallèle nos vestiges avec le siège de la cité phocéenne (Massalia), qui intervient à la même période, dans le contexte du conflit qui oppose César à Pompée. La poursuite des travaux en cours permettra certainement d’éclaircir ces hypothèses.

Aménagement : SARL Foncière GM
Contrôle scientifique : Service régional de l’archéologie (DRAC PACA)
Responsable d’opération : Denis Dubesset
Rédacteurs : Denis Dubesset, Thomas Navarro et Benjamin Girard