Les vestiges de l'ensemble monumental de Pont-Sainte-Maxence (Oise), mis au jour par l’Inrap, ont fait l’objet d’une reconstitution 3D par l’INSA de Strasbourg. Le scénario de chute de la façade se révèle inattendu.

Dernière modification
22 février 2021

Précédant la construction d’un centre commercial, une équipe de l’Inrap dirigée par Véronique Brunet-Gaston a fouillé en 2014, sur prescription de l’État, un ensemble monumental antique sur une surface de 1,6 hectare. Ce lieu de culte, fréquenté au cours des IIe et IIIe siècles de notre ère, recelait les vestiges d’une façade monumentale effondrée qui ont particulièrement intrigué les archéologues. Les blocs et les nombreux fragments de pierre révèlent en effet un décor sculpté inédit et de grande qualité. L'étude méthodique associée aux techniques numériques développées par l’institut national des sciences appliquées (INSA) de Strasbourg a permis depuis de restituer le monument qui livre encore des informations surprenantes.

Un ensemble monumental antique

Le monument romain a été édifié le long d’une voie, en périphérie d’une petite agglomération romaine située à la frontière des cités des Bellovaques, des Silvanectes et des Suessions, au croisement de la rivière Oise et de deux voies antiques. L’édifice est entouré d’un mur d’enceinte de 105 m x 70 m flanqué de deux pavillons placés en façade arrière. Au centre de cette enceinte, un édicule surélevé, la cella, constitue le cœur du site où devait être érigée la statue d’une divinité. Des fragments de placage de marbre multicolore et des éléments de balustrade en liais de Senlis (calcaire) laissent entrevoir la qualité du décor. Cette cella se reflétait dans les eaux d’un bassin rectangulaire situé dans son axe. Le mobilier métallique prélevé lors de la fouille (dont une monnaie d’argent) suggère la vocation cultuelle du site.

Une architecture grandiose

L’entrée se faisait par une façade monumentale de 10,50 m de haut sur 70 m de long, dimensions exceptionnelles en Gaule romaine. Construite sur un module en pied romain (29,7 cm), cette façade percée de 17 arcades est surmontée d’un attique (ornement qui dissimule le toit) et de statues. La découverte d’un fragment de lettre en bronze et d’un bloc portant des cavités de fixation atteste l’existence d’une dédicace. En étudiant minutieusement les blocs, les archéologues ont deviné certaines techniques de construction et de mise en œuvre. Ainsi, la découverte d’agrafes métalliques, parfois encore fichées dans les blocs, nous explique comment ceux-ci étaient maintenus entre eux. Les faces cachées des blocs sculptés révèlent les traces laissées par les outils des tailleurs de pierre. Préservées des intempéries, des traces de couleur bleue, verte et rouge témoignent de la polychromie originelle de la façade.

Un décor sculpté d’exception

La richesse et la qualité du décor de la façade évoquent le style de l’école du Rhin et l’iconographie semble inspirée des ateliers de Méditerranée orientale. Couronnant l’ensemble sont alignés des griffons qui alternent avec des têtes monumentales à la chevelure ondulante. Aucun visage complet n’a été préservé, ce qui rend difficile leur identification (Vulcain, Apollon ou Bacchus ?), hormis celui de Jupiter-Ammon, reconnaissable à ses cornes de bélier. Le seul visage partiellement conservé laisse deviner une barbe ; le vide des yeux devait être incrusté de pierres. L’attique est orné de monstres marins et la frise offre diverses scènes mythologiques. Une Vénus accompagnée d’une tête de vieille femme fait partie des blocs majeurs retrouvés. Sous la frise, l’architrave est ornée de rinceaux et de grecques, tandis que les pilastres sont ornés de personnages.

Modélisation 3D pour l’exploitation numérique d’objets

La qualité des blocs de la façade gallo-romaine trouvés a motivé le lancement d’un projet avec le groupe PAGE de l’institut national des sciences appliquées (INSA) de Strasbourg pour la numérisation, l’anastylose (reconstruction à partir de plusieurs morceaux) et la mise en place de méthodes exploratoires pour mieux comprendre, par un travail de calcul, le mécanisme de chute de la façade. Soutenu par la fondation EDF,  ce projet s'inscrivait dans le cadre d'un mécénat de compétence de l'INSA.

L’acquisition des données s’est faite en deux temps, en fonction de la taille et du poids des blocs (une centaine, au total). Les plus gros blocs et ceux endommagés ne pouvant être déplacés ont été traités par photogrammétrie au dépôt. Les autres ont été numérisés par un bras-laser à l’INSA. Une fois l’acquisition réalisée et différentes méthodes de reconstruction effectuées, l’anastylose des blocs les plus travaillés a conduit à une hypothèse de façade complète permettant l’élaboration de scénarios de chute de l’édifice.

Le scénario le plus vraisemblable est inattendu. Étant donné la situation du monument près d’une rivière et la nature sableuse du terrain, il aura suffi d’un gonflement du sol de quelques centimètres à l’extrême droite de la façade pour entraîner en quelques instants la chute de l’édifice d’un seul tenant, édifice par ailleurs fragilisé par un faux aplomb supérieur à 1°. Cette façade monumentale n’aura vécu que quelques dizaines d’années. Des questions sans réponse apparaissent alors : comment les architectes romains, réputés pour leur savoir-faire, ont-ils pu faire une telle erreur de conception ? La construction a-t-elle été précipitée ou confiée à des maçons inexpérimentés ?

Numérisation 3D par Photogrammétrie et Lasergrammétrie

La reconstruction 3D est un moyen de documenter les blocs dont la dégradation ne permet pas de conserver durablement l’état au moment de la découverte. Les deux techniques employées sont basées sur des principes différents mais qui permettent de produire des données de nature comparable : des nuages de points.

Elles sont pertinentes pour la documentation d’objets fragiles car elles opèrent sans contact. La surface de l’objet est ainsi enregistrée en trois dimensions sans être altérée. En fonction des choix d’acquisition et de stockage des données, jusqu’à plusieurs millions de points peuvent être mesurés par objet. Des traitements sur les données produites sont réalisés afin d’exploiter au maximum l’information extraite de la surface de l’objet. On obtient ainsi un modèle virtuel de l’objet que l’on peut utiliser pour de multiples applications.

Lorsque la 3D enrichit l’archéologie

Pour l’étude de cette fouille, recherches archéologiques et travaux de numérisation 3D se sont complétés. L’acquisition précise des données sur le terrain par les archéologues et le travail architectural d’interprétation ont rendu possible la proposition de reconstitution de la façade par l’INSA. Les dessins de reconstitution de la totalité de l’édifice par des archéologues étaient très proches du rendu final. L’INSA a pu affiner leur travail et rendre accessibles les détails de sculptures. La modélisation des vestiges par l’INSA a surtout également permis d’archiver les vestiges de cette fouille exceptionnelle en les rendant imperméables à l’usure du temps.

Le mécénat de compétence s’est achevé fin 2019. La dernière action a consisté à faire restaurer, par une équipe de restaurateurs professionnels spécialisés dans la sculpture, un certain nombre de blocs qui composaient la façade. Cette action a été rendue possible suite au renoncement du propriétaire des terrains sur la part de la collection qui lui revenait.

L'opération qui a été menée sur l'ensemble monumental de Pont-Sainte-Maxence a mobilisé de nombreux intervenants : la Ville de Pont-Sainte-Maxence et son Office du tourisme, le propriétaire de l’hypermarché Leclerc, la Fondation EDF, la direction Recherche et Développement d’EDF, l’INSA de Strasbourg (laboratoire ICube), la DRAC Hauts-de-France et le Département de l’Oise avec lequel l’Inrap a conventionné pour le dépôt de la collection.


Aménagement : Centre commercial E. Leclerc
Recherches archéologiques : Inrap
Prescription et contrôle scientifique : Service régional de l’archéologie, Drac Hauts-de-France
Responsable scientifique : Véronique Brunet-Gaston, Inrap