Un abri antiaérien a été mis au jour par l’Inrap sur le site des anciennes Papeteries de la Seine. Nicolas Samuelian revient sur cette découverte.

Dernière modification
06 juillet 2019

Vous êtes archéologue de formation et spécialisé dans les époques moderne et contemporaine ?

Pas spécialement, ma thèse portait sur la sédentarisation des chasseurs-cueilleurs au Proche -Orient, mais depuis quelques années, mon activité s’est tournée vers le secteur qui m’entoure. Je suis Nanterrien et je cherche à comprendre ce territoire en développant des problématiques diachroniques dans la boucle de la Seine qui s’étend entre le Mont-Valérien et Gennevilliers et ses marges. J’ai déjà participé à la fouille de la nécropole de la fin de l’Antiquité en 2017 (angle avenue Joliot-Curie / rue Sadi Carnot) et dirigé quelques diagnostics sur la commune.
Nous avons beaucoup de chance car la municipalité, qui bénéficie des conseils de la Société d’Histoire de Nanterre, est très dynamique, mais aussi très bienveillante en matière d’archéologie préventive.
 

Où avez-vous découvert l’abri anti-aérien ?

Il s’agit du site des anciennes Papeteries de Seine qui ont été en activité de 1904 à 2011. Les bâtiments ont dû être rasés pour construire un nouveau quartier. Un premier diagnostic a eu lieu en 2017 qui devait être suivi d’un autre après la destruction des bâtiments. C’est l’équipe de la société chargée de la démolition qui a découvert et en partie endommagé la tranchée-abri. Ils ont démoli toute la dalle supérieure, dont les décombres se sont accumulés sur le sol de l’abri. Dès qu’ils nous ont signalé l’existence de cette tranchée, nous l’avons nettoyée, vidée, traitée et étudiée, exactement comme s’il s’agissait d’une structure bâtie médiévale.

D’où vient ce type de construction ?

La tranchée-abri se rattache à la notion de « défense passive » qui a commencé à émerger dès les années vingt, dans le climat d’inquiétude et d’insatisfaction laissé par le traité de Versailles. On s’inquiétait de savoir comment protéger les populations civiles, notamment en cas d’un nouveau conflit avec l’Allemagne. En avril 1935, une loi a été votée qui organisait la défense passive et les mairies ont dû faire l’inventaire de tous les abris naturels qu’elles pouvaient mettre à disposition des civils : caves d’immeuble, couloirs de métro et carrières. En cas d’absence de ces abris naturels, il fallait prévoir des constructions ex-nihilo, comme cette tranchée-abri qui a été découverte à Nanterre, le long de l’ancienne rue Bezons dans l’alignement des bâtiments d’habitation de la papeterie. L’abri a été construit spécialement pour les familles des ouvriers qui étaient logées dans 25 petits pavillons de type « coron » à proximité de leur lieu de travail. Entre l’A86, le viaduc du RER A et la maison d'arrêt de Nanterre, ce site semble très désolé aujourd’hui, mais il était habité à l’époque et proche d’un site stratégique où l’on construisait des avions militaires (terrain d’aviation de la Folie, actuel campus de l’Université Paris 10 Nanterre), ce qui faisait donc encourir un risque aux populations civiles.

Quelles sont les caractéristiques de ces constructions ?

Ce sont des constructions très simples qui comportent des chicanes ou des angles droits pour casser l’effet de souffle des bombes. Cette droite brisée par deux créneaux mesure 26 m de long et 0,9 m de large. Elle est située à 2 m sous la surface. On y accède par des cages d’escalier aux deux extrémités.  La tranchée-abri était faiblement équipée. On y a trouvé les traces d’une installation électrique, de matériaux isolant en porcelaine et d’un globe qui servait à l’éclairage. L’aération se faisait par six soupiraux.  Dans les murs, on a trouvé des fiches métalliques qui supportaient des planches servant de bancs. Enfin, au pied des deux escaliers, des trous permettaient d’évacuer l’eau. Ce sont les seules traces que l’on ait trouvées. Ces abris étaient faciles et rapides à construire et ils étaient peu onéreux. La grande crainte, mais cela vaut surtout pour la période de l’entre-deux guerres, venait des attaques chimiques. Ces abris n’étaient pas hermétiques et il fallait prévoir la distribution de masques à gaz.

L’abri a-t-il servi ?

Oui, nous avons obtenu le témoignage du fils d’un ouvrier qui travaillait dans la papeterie et qui a 90 ans passé aujourd’hui. Il se souvient très bien de cet abri, construit en 1942, après les bombardements de juin 1940 qui avaient été très meurtriers, et pendant la phase des bombardements alliés de 1942. Beaucoup ont été construits, mais dès 1945, les communes ont commencé à s’interroger sur leur utilité et à les démolir. Pendant un moment, il a été question de les recenser et de savoir s’ils pouvaient être efficaces face à la nouvelle menace de l’époque : l’attaque nucléaire dans le cadre de la Guerre froide.

Avez-vous trouvé d’autres traces de cet abri dans les archives ?

Ce recensement est aujourd’hui difficile car les archives des Ponts et Chaussées ont été en grande partie détruites pour ce secteur des Hauts-de-Seine. Je n’ai retrouvé que trois mentions de cet abri. Personne n’aurait jamais rien trouvé, sans l’intervention des démolisseurs.  Les cages d'escalier de l'abri étaient murées, donc non visibles depuis la rue et seuls les utilisateurs des garages, attenant aux pavillons ouvriers pouvaient encore apercevoir un coffrage d’escalier envahi par les herbes folles. Il y a quelques années, ces vestiges étaient systématiquement démolis et n’intéressaient personne, mais il y a aujourd’hui un regain d’intérêt pour ces structures qui portent une part de la mémoire et de l’histoire collectives.