L’expérimentation d’un four de potier médiéval

Publié le 31 mars 2010 · Mis à jour le 5 novembre 2010
code opération : A206001302
À Saran, dans le Loiret, les fours de potiers médiévaux sont connus depuis 40 ans grâce à l’exploration de plusieurs sites. En bordure de la voie antique Orléans-Chartres, un grand centre potier de 7 hectares a été récemment identifié, avec plusieurs dizaines de fours. Une fouille programmée sur 290 m2 a permis d’approfondir son étude : cinq fours, un tour de potier, plusieurs bâtiments et des fosses de stockage de l’argile attestent d’une activité potière du Ve au Xe siècle. 

De la fouille à l’expérimentation

Un four du IXe siècle a particulièrement retenu l’attention des archéologues, en raison de son état de conservation. Afin de comprendre son fonctionnement, les techniques de fabrication et les modes de cuisson des vases, l’origine des argiles utilisés, et plus largement d’affiner la typochronologie des fours de potier du haut Moyen Âge, une expérimentation a été mise en œuvre : à partir de ses fondations, le four a été remis en état puis testé. 

Four de potier et four de tuilier

Alors qu’un four de potier cuit la vaisselle, un four de tuilier cuit les terres cuites architecturales (briques, tuiles, carreaux…). Cette distinction est toutefois artificielle pour le haut Moyen Âge (VIe-Xe siècle), un même four permettant a priori de cuire tous les types de produits.
Le four de potier évolue peu entre l’âge du Fer et le Moyen Âge. Au cours de cette dernière période, sa forme est très proche des modèles utilisés à l’époque gallo-romaine. Il s’agit de structures creusées dans le sol et comprenant trois espaces distincts :
– une fosse d’accès, dans laquelle le potier se tient pendant la cuisson pour alimenter le foyer en bois ;
– un alandier, où est installé le foyer, qui raccorde la fosse d’accès à la chambre de cuisson. L’alandier est un conduit de chauffe par lequel les flammes sont aspirées en direction de la chambre de cuisson ;
– une chambre de cuisson, dans laquelle circulent les flammes. Elle est séparée du laboratoire par la sole, sur laquelle repose la céramique. Le laboratoire est la seule partie du four en élévation (hors du sol). Il est ouvert en partie haute pour laisser s’échapper les gaz de combustion et les fumées et favoriser une bonne circulation de l’air dans le four. On parle alors de four à tirage vertical, comme ceux qui ont été identifiés à Saran. 

Les ateliers de Saran

Durant le haut Moyen Âge, les artisans potiers de Saran et des communes limitrophes transforment la matière première argileuse tirée du sous-sol en toute sorte de produits dérivés, commercialisés jusqu’à 70 kilomètres alentour. Outre les terres cuites, utilisées dans les constructions du sol au toit, et une grande variété de vaisselles, des ustensiles spécifiques tels que les poids de tisserands, les faisselles, les cuillères sont façonnés ponctuellement…
Sur ce vaste territoire, plusieurs types d’ateliers coexistent :
- Un centre important (Ve-Xe siècle) est implanté sur plusieurs hectares de part et d’autre de la voie antique Orléans-Chartres. Des artisans y transforment l’argile en céramique. Ces potiers produisent probablement toute l’année à destination d’un marché élargi, tout en approvisionnant la ville d’Orléans. C’est sur ce site que le four du IXe siècle a fait l’objet d’une expérimentation.
- Des ateliers de petite dimension, au sein de domaines (établissements dédiés à l’agriculture, l’élevage ou à l’artisanat), fabriquent à destination de la communauté ou des marchés locaux.
- Enfin, des ateliers ponctuels produisent un type spécifique de récipients à destination de domaines (généralement des vases de stockage). Le potier est alors peut-être un artisan itinérant, appelé régulièrement au sein de l’établissement agricole pour façonner et cuire les pots nécessaires à une saison.

L’expérimentation

La reconstruction du four a nécessité 750 kg d’argile prélevée à une centaine de mètres du site. Elle a été utilisée en terre franche, c'est-à-dire sans adjonction, et travaillée par un foulage à l’ancienne, c'est-à-dire pieds nus.
L’alandier a été construit sur un gabarit en rondins de bois et les claveaux de briques et tuiles ont été scellés à l’argile. Tous les fragments retrouvés dans les niveaux de démolition du four médiéval ont été replacés dans la construction du nouveau four. Le laboratoire a été réalisé avec des morceaux de tuiles posés de champ légèrement à l’oblique, imitant la maçonnerie d’un four voisin. Sa base a un diamètre de 1,30 mètre et une hauteur de 1,10 mètre. Le four a été mis en chauffe la veille de la cuisson afin de le tester et d’évacuer l’humidité résiduelle.

La cuisson des vases

Soixante vases, sur le modèle de la vaisselle du haut Moyen Âge, ont été tournés avec environ 75 kg d’une argile du VIIe siècle, prélevée au fond d’une fosse sur le site. Lors de l’enfournement, ils ont été disposés les uns sur les autres et les uns dans les autres. Ils étaient loin de remplir le laboratoire qui pouvait contenir 200 pièces. La cuisson a été suivie d’une prise régulière de température démontrant sa rapide montée, de 200 à 1 000 °C, et sa chute tout aussi brutale. En dépit de ce choc thermique, l’argile a très bien résisté.
Le défournement s’est effectué progressivement le lendemain, avec la numérotation des vases et le relevé systématique, afin de garder en mémoire la position de chaque élément.

Bilan

L’expérimentation a démontré que le four de potier, tel qu’il a été restitué, cuisait en une journée près de 200 vases à 1 000 °C. Les vases obtenus ici possèdent toutes les caractéristiques des vases orléanais du haut Moyen Âge : teintes orangées typiques de la période mérovingiennes, teintes grises bleutées obtenues sur certaines surfaces lorsqu’elles étaient au contact des braises et des cendres, observées à l’identique sur les tessons du 7e siècle, bicoloration des tranches de tessons, avec un cœur gris noir et un extérieur orangé, tout à fait similaire aux échantillons archéologiques.
Cependant, il est encore difficile d’évaluer la part de chacun des éléments de restitution du four sur le résultat final : hauteur du laboratoire, ouverture de la cheminée, mode d’enfournement, alimentation du foyer…
La multiplication des expérimentations permettra à terme de faire coïncider un type de poterie avec une architecture et un protocole de cuisson précis. 

Voir les photos

  • Vue en fin de fouille du site fouillée en 2009
    Vue en fin de fouille du site fouillée en 2009
    © Gilles Gredat /FAL
  • L’alandier et la chambre de cuisson en arrière plan, du four du IXe siècle en cours de fouille. C’est ce four qui sera remis en service pour la cuisson expérimentale.
    L’alandier et la chambre de cuisson en arrière plan, du four du IXe siècle en cours de fouille. C’est ce four qui sera remis en service pour la cuisson expérimentale.

    © Sébastien Millet/Inrap
  • La chambre de cuisson du four du IXe siècle, après abandon est progressivement comblée par des rebuts et déchets issus des cuissons réalisées dans les fours voisins.
    La chambre de cuisson du four du IXe siècle, après abandon est progressivement comblée par des rebuts et déchets issus des cuissons réalisées dans les fours voisins.
    © Sébastien Millet/Inrap
  • Antéfixes découverts sur le site entre 1969 et 1972 par Jean Chapelot.
    Antéfixes découverts sur le site entre 1969 et 1972 par Jean Chapelot.
    © François Lauginie/Musée d’Orléans
  • Plusieurs récipients du VIIe siècle trouvés dans les fours de cette période. Ils présentent tous des défauts de cuisson qui ont conduit à leur rejet.
    Plusieurs récipients du VIIe siècle trouvés dans les fours de cette période. Ils présentent tous des défauts de cuisson qui ont conduit à leur rejet.
    © Gilles Gredat/FAL
  • Première tentative de resconstruction du four du IXe siècle avec la mise en place de six arceaux destinées à supporter la sole.
    Première tentative de resconstruction du four du IXe siècle avec la mise en place de six arceaux destinées à supporter la sole.
    © Gilles Gredat/FAL
  • Reconstruction finale du four du IXe siècle. Les deux arceaux les plus longs à la sortie de l’alandier ont été remplacés par une grande tuile à rebord. Le laboratoire possède une hauteur de 50 cm.
    Reconstruction finale du four du IXe siècle. Les deux arceaux les plus longs à la sortie de l’alandier ont été remplacés par une grande tuile à rebord. Le laboratoire possède une hauteur de 50 cm.
    © Gilles Gredat/FAL
  • Les vases sont disposés dans le four experimental.
    Les vases sont disposés dans le four experimental.
    © Gilles Gredat/FAL
  • Mise en chauffe du four après reconstruction pour tester la bonne circulation des flammes.
    Mise en chauffe du four après reconstruction pour tester la bonne circulation des flammes.
    © Gilles Gredat/FAL
  •  Le double foyer (à l'entrée de l'alandier et dans le laboratoire) permet une   montée rapide de la température à l'intérieur du four. La sonde du thermocouple   installée dans la chambre de cuisson atteste d'une température de 796°C. Une   demi heure plus tard le cadran affichera 1000°C.
     Le double foyer (à l'entrée de l'alandier et dans le laboratoire) permet une montée rapide de la température à l'intérieur du four. La sonde du thermocouple installée dans la chambre de cuisson atteste d'une température de 796°C. Une demi heure plus tard le cadran affichera 1000°C.
    Bernard Randouin/Culture
  • Le défournement réalisé après douze heures de refroidissement s'est   effectué progressivement. Le maximum d'informations a été enregsitré. Garder en   mémoire la place de chaque vase est important puisque sa position dans le four a   une incidence sur son aspect.
    Le défournement réalisé après douze heures de refroidissement s'est effectué progressivement. Le maximum d'informations a été enregsitré. Garder en mémoire la place de chaque vase est important puisque sa position dans le four a une incidence sur son aspect.
    Bernard Randouin/Culture

Voir aussi