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    Un article dans Sciences Humaines, "Et les hommes peuplèrent la Terre...."

    Publié le 28 octobre 2011 · Mis à jour le 12 décembre 2011
    Pascal Depaepe, directeur scientifique et technique de l'Inrap a contribué aux Grands Dossiers des Sciences Humaines n° 24 (septembre - octobre - novembre 2011) titré "Asie, Afrique, Amérique... L'histoire des autres mondes" par un article intitulé "Et les hommes peuplèrent la Terre...".
    Il y a environ 2 millions d’années, des hommes 
quittèrent l’Afrique pour se répandre en Eurasie. 
Cette première migration marquait le début 
d’un processus continu, qui a abouti à ce que notre 
espèce se répande sur la planète entière.
    L’homme est le seul mammifère occupant la quasi-totalité de la planète, exception faite de quelques régions comme l’Antarctique. Ce formidable succès tient pour l’essentiel au développement de sa technologie, qui lui a permis l’accès à des environnements étrangers à ses terroirs d’origine : les savanes africaines. L’homme est en effet mal adapté aux environnements froids : il n’a pas une couche de graisse sous-cutanée, ni une épaisse fourrure, l’une et l’autre peu utiles sous les latitudes africaines.


    Premières incursions 
hors d’Afrique

    Cependant les hominidés ont parcouru de vastes territoires, même avant d’avoir acquis les technologies leur permettant de totalement s’affranchir des contraintes physiologiques développées en réponse à leurs premiers environnements africains. Ainsi, le site de Dmanisi, en Géorgie, a livré les plus anciens restes humains découverts hors d’Afrique. Ce site fut occupé il y a environ 1,8 million d’années par un hominidé présentant des caractéristiques voisines de celles d’Homo erectus, avec quelques traits rappelant son prédécesseur, Homo habilis. Ces populations africaines se dispersant vers l’Asie et l’Europe ont traversé le Proche-Orient, où malheureusement aucune découverte de ce type n’a encore été réalisée.

    Il faut garder à l’esprit que les découvertes de ce type sont exceptionnelles. Car même si les périodes concernées sont longues, la très faible densité de la population humaine (quelques milliers d’individus sans doute, guère plus) et les phénomènes destructeurs, survenus avant et après l’enfouissement des vestiges, font que les traces les plus anciennes sont rarissimes. Aussi les sites et fossiles connus ponctuent de manière très lâche une chronologie et une géographie. Chaque découverte est susceptible de remettre en cause la précédente. Il est tout à fait possible que nous découvrions un jour un autre Dmanisi ailleurs, en Espagne par exemple où les plus anciens fossiles approchent 1,2 million d’années.

    La route vers l’Europe a très certainement suivi le tracé des côtes méditerranéennes : Turquie, Grèce, rivages balkaniques, Italie, France, Espagne. Le site d’Atapuerca, en Espagne, a livré une impressionnante collection de populations fossiles s’étageant entre - 1,2 million d’années et - 300 000, les premières étant à ce jour les plus anciennes traces d’occupation en Europe occidentale. En France, le site de Lézignan-la-Cèbe attesterait d’une présence humaine vers - 1,6 million d’années, mais cette découverte récente doit encore être confirmée et des fouilles y sont actuellement en cours. En revanche le site du Vallonet est occupé autour de - 1 million d’années, date vers laquelle il semble acquis que le bassin méditerranéen est durablement peuplé, au contraire des plus hautes latitudes, peu fréquentables durant les épisodes climatiques froids.

    Des traces d’occupations septentrionales existent cependant, comme à Happisburgh (Angleterre) où des hominidés ont vécu il y a au moins 800 000 ans, dans un climat proche de celui actuellement rencontré dans le sud de la Scandinavie. Néanmoins, les incursions de ces hommes au-delà du 45e degré de latitude nord (Bordeaux) semblent encore rares, du moins jusqu’à l’acquisition de la maîtrise du feu vers - 400 000 à - 500 000 ans.

    Vers l’est de l’Ancien Monde, il semble que dès - 1,8 million d’années, soit dans le même espace chronologique que Dmanisi, des hominidés aient atteint la Chine (site de Longuppo Cave), et ensuite assez rapidement le Sud-Est asiatique jusqu’à l’Indonésie et l’île de Florès, point extrême de l’avancée vers l’est d’Homo erectus. Ces populations d’Homo erectus peuplant dès lors ces vastes régions semblent s’y maintenir très tardivement, peut-être même jusqu’il y a peu (quelques dizaines de milliers d’années ?).


    L’homme moderne 
se répand sur la Terre

    Selon la théorie dite « Out of Africa », l’homme moderne apparaît en Afrique de l’Est ou du Sud vers - 200 000, et quitte le continent africain environ 100 000 ans plus tard pour gagner le Proche-Orient. Il y partage d’ailleurs un peu plus tard avec Néandertal, descendu d’Europe occidentale et centrale une même culture technique, le moustérien*… Et même un peu plus au vu des quelques traces néandertaliennes présentes dans notre ADN, et cela de l’Europe jusqu’en Nouvelle-Guinée. Cette répartition géographique amène à penser que Néandertal n’est pas descendu jusqu’en Afrique, et que des retours vers l’Afrique de populations d’Homo sapiens porteurs de quelques gênes néandertaliens n’ont pas eu lieu, ou alors en nombre très limité.

    À partir de là, le mouvement s’accélère, et semble-t-il tout d’abord vers l’est. En effet, sans que l’on connaisse précisément les étapes de ce très long trajet, une présence d’Homo sapiens est attestée en Australie à Lake Mungo entre - 60 000 et - 45 000 ans.

    L’arrivée en Europe est plus tardive : les premières traces remontent à environ - 40 000 ans (le site d’Oase, en Roumanie, a livré le plus ancien crâne d’Homo sapiens européen). Mais en moins de 10 000 ans les hommes modernes atteignent les limites occidentales de l’Ancien Monde, de l’Angleterre à Gibraltar, et y supplantent définitivement les Néandertaliens. Ces derniers disparaissent il y a 25 000 à 30 000 ans, concomitamment à l’arrivée des Homo sapiens et pour des raisons encore largement discutées. Certains vont jusqu’à parler de génocide, mais des indices laissent cependant penser que cette population était déjà sur le déclin avant l’arrivée des Homo sapiens en Europe.

    Enfin, des populations originaires de l’Est asiatique traversent le détroit de Béring il y a environ 20 000 ans, sans doute à l’occasion de sa mise au sec lors de phases froides (la retenue de l’eau sous forme de glaces dans les pôles a eu pour conséquence une forte baisse du niveau des mers, jusqu’à - 120 mètres par rapport à aujourd’hui), et/ou par cabotage le long des côtes. Ils peuplent les Amériques et en atteignent rapidement l’extrémité méridionale, il y a environ 12 000 ans. Certains chercheurs avancent néanmoins des dates plus anciennes pour ce peuplement, difficilement prouvables à ce jour. 

    Il faut noter que les dates supposées de l’expansion d’Homo sapiens sont pour certains auteurs à mettre en relation avec l’apparition de phénomènes considérés comme nouveaux et propres à ce genre humain : l’expression artistique et la parole. D’autres en revanche mettent en avant les actes symboliques pratiqués par les Néandertaliens, comme l’utilisation de colorants ou encore leurs sépultures.


    Un scénario simple
 mais contesté

    La théorie du « Out of Africa » repose donc sur l’expansion d’un groupe d’Homo sapiens qui aurait remplacé les populations autochtones au fur et à mesure de ses déplacements. L’homogénéité génétique des populations actuelles témoignerait de ces substitutions, dans un schéma que je qualifierais d’assez catastrophiste, car il subodore la disparition sans postérité de ces populations, et l’absence d’échanges génétiques entre elles et les nouveaux arrivants. Or la découverte récente de traces de gènes néandertaliens dans notre patrimoine génétique montre la possibilité de croisements, même si ces traces sont faibles.

    D’autres scénarios sont donc possibles. Selon certains, Homo erectus aurait évolué de manière convergente vers des formes d’Homo sapiens dans les différentes régions de l’Ancien Monde. Néanmoins les données génétiques vont dans le sens d’une origine unique (l’Afrique) et semblent donc en contradiction avec ce modèle, du moins dans l’état actuel de nos connaissances.

    Une autre théorie met en avant la multiplicité des « sorties » d’Afrique, en fonction des variations climatiques qui impactent l’environnement. On peut imaginer, après un premier départ très ancien (vers - 2,5/- 2 millions d’années, ce qui expliquerait certains traits archaïques présents sur les fossiles de Dmanisi et de Longuppo), des vagues successives de petits groupes quittant l’Afrique pour se répandre dans l’Ancien Monde, pour l’essentiel vers l’Asie. Ces nouvelles populations rencontrent des populations locales plus anciennes et évoluant elles-mêmes sur place, avec lesquelles elles s’hybrident, la dernière grande vague de migration en provenance d’Afrique (celle de l’« Out of Africa ») laissant évidemment le plus de traces génétiques. De plus, ces populations autochtones issues des anciens peuplements d’Homo erectus ont très bien pu elles aussi se déplacer, d’Asie vers l’Europe et inversement, empêchant ainsi l’apparition locale d’espèces nouvelles. Néanmoins l’apport génétique des populations autochtones pourrait expliquer certains traits propres à des populations actuelles, comme par exemple les incisives « en pelle », une anomalie dentaire partagée par des populations préhistoriques et d’autres, asiatiques modernes.

    Cette théorie ne concorde pas parfaitement avec les résultats de la paléogénétique. Mais elle a en revanche le mérite de prendre en compte les apports d’autres disciplines, comme la paléoanthropologie. De plus, la génétique n’a peut-être pas la réponse à toutes les questions, et elle peut même commettre sinon des erreurs, du moins des approximations, ce qui peut nous sembler en contradiction avec son image de discipline infaillible (ah, la néfaste influence des séries policières !). Ainsi, jusqu’il y a peu, la génétique garantissait l’impossible interfécondité de Néandertal et Cro-Magnon, pour récemment revenir en arrière sur cette péremptoire affirmation. Enfin, cette hypothèse présente également à mes yeux l’avantage de considérer que des populations autres qu’issues d’Afrique ont pu se déplacer, et que les mouvements ne sont pas obligatoirement (et d’ailleurs en vertu de quoi ?) dans un sens ouest-est comme le sous-entend la théorie du « Out of Africa ».


    Les apports 
de l’archéologie

    Quels sont les apports de l’archéologie dans ce débat ? Il faut reconnaître que les succès qu’ont connus les généticiens ces dernières années ont largement occulté les données concernant les cultures matérielles, plus encore que celles de la paléoanthropologie. De plus, il est devenu impossible de relier sans ambiguïté une culture matérielle et un type humain, comme l’a prouvé l’utilisation par les Néandertaliens comme par les Homo sapiens du Proche-Orient d’outils moustériens, jusqu’alors réservés aux premiers dans la conception des préhistoriens. Néanmoins ces restrictions ne doivent pas amener à restreindre l’archéologie à la stricte technique de fouille ; l’étude des cultures matérielles peut apporter son lot d’informations dans des domaines que la génétique et l’anthropologie biologique ne peuvent aborder, comme la vie quotidienne ou la pensée symbolique. Et les comparaisons entre ces fondamentaux de l’humain sur les échelles chronologiques et géographiques peuvent nous éclairer sur les déplacements de groupes, comme sur les liens qu’ils ont pu entretenir entre eux.


    Des hommes isolés !

    Tous les groupes humains peuplant la Terre n’ont cependant pas été aussi mobiles, et certains sont restés isolés des autres par des contraintes géographiques. Les plus célèbres sont sans conteste les hommes de Néandertal, évolution strictement européenne des Homo heidelbergensis, eux-mêmes issus des Homo erectus. Les caractères si typiques de ces hommes de Néandertal sont dus à cette évolution sans ou avec très peu d’apports extérieurs, les Néandertaliens étant piégés en Europe lors des phases de refroidissement climatique. En effet, les Balkans et l’Oural forment des barrières difficilement franchissables lors des aires glaciaires, et l’accès aux plaines septentrionales se réduit considérablement.

    Les Néandertaliens furent néanmoins capables d’atteindre la Finlande et d’étendre leur domaine jusque dans l’Altaï (sans doute à l’occasion de phases tempérées). Ils atteignirent également le Proche-Orient, où ils rencontrèrent certainement des hommes modernes il y a environ 60 000 ans, quelques faibles traces de leur ADN dans notre patrimoine génétique témoignant de ces contacts.

    L’homme de Florès présente également un autre cas d’isolement, résultant sans doute de l’évolution locale d’un Homo erectus isolé sur une île et s’y adaptant par nanisme insulaire, phénomène connu pour d’autres espèces comme les éléphants nains de Sicile. Quant à l’homme de Denisova récemment identifié par la génétique, il est peut-être le témoin d’une population isolée dans les monts de l’Altaï ; il est cependant plus sage d’attendre l’avancement des recherches sur cette nouvelle humanité.


    L’occupation 
des hautes latitudes

    Nous l’avons vu, les populations les plus anciennes se cantonnent aux latitudes moyennes, ne dépassant que rarement la latitude de Bordeaux (45e degré de latitude nord). Il faut attendre les évolutions technologiques, pour l’essentiel la maîtrise du feu vers - 500 000 à - 400 000 ans, pour voir s’implanter de façon durable des populations au-delà de cette ligne, comme par exemple dans la vallée de la Somme (50e degré de latitude nord) dont l’occupation semble alors devenir pérenne sauf lors des épisodes climatiques les plus rigoureux.

    Par la suite, Néandertal ne semble pas plus attiré par les contrées nordiques, sauf peut-être lors de phases climatiques chaudes (comme à Wolf’s Cave, en Finlande, vers - 125 000 ans). Cependant, une découverte récente dans le nord de la Sibérie, à Byzovaya, pourrait démontrer les capacités d’adaptation de Néandertal à des environnements très froids s’il s’avère que les artefacts sont bien de sa main, ce qui semble le plus probable à ce jour. Ce site récent (vers - 25 000 ans) et très nordique pourrait témoigner d’une sorte de relégation sans suite de Néandertal par Homo sapiens sur les marges du monde habitable de l’époque.

    Enfin, vers - 8 000 ans, les Paléoesquimaux réussissent à s’adapter aux conditions climatiques de l’Arctique nord-américain : froid, pauvreté des matières végétales, rareté des combustibles et des matières premières, etc. À compter de cette date, l’homme a peuplé la Terre entière, ou peut s’en faut. Et à la même époque commence une nouvelle aventure, celle de la révolution néolithique : si l’homme subit encore son environnement, il commence à le transformer, à l’aménager.