Á l’occasion de la récente publication des actes du colloque « Archéologie de la santé, anthropologie du soin » (Inrap/La Découverte), Alain Froment et Hervé Guy, les deux directeurs d’ouvrage, reviennent sur la manière dont les sociétés du passé ont appréhendé la maladie, le handicap et le soin.

Dernière modification
19 novembre 2019



En quoi le colloque « Archéologie de la santé, anthropologie du soin » se démarque-t-il d’un colloque de paléo-pathologie ?

Hervé Guy : Lorsqu’on nous a proposé d’assurer la codirection scientifique de ce colloque, avec Alain Froment, le titre était « archéologie de la santé ». Très vite, nous avons proposé un second intitulé, « anthropologie du soin », parce que la santé n’est pas vraiment quelque chose d’objectivable. On n’est pas le même malade partout. Par exemple, dans certaines sociétés, on ne considère pas le fou comme un malade, mais comme un possédé ou comme un sujet en contact avec le divin.  Inversement, en Tanzanie, il y a eu une crise de fou rire de jeunes filles dans un collège qui a ému les autorités civiles, médicales et coutumières qui ont évoqué un cas de folie collective. Ces notions de pathologie et de santé sont donc très fluctuantes selon les pays, les époques et les pathologies. On peut avoir des indices pathologiques sur le squelette qui sont des signaux et être en bonne santé et ne pas souffrir. La santé, c’est un état d’équilibre, alors que le soin, lui, va indiquer un problème de santé, une prise en charge. À Bobigny, on a découvert dans une nécropole gauloise du IIIe siècle avant notre ère, le squelette d’une dame d’une cinquantaine d’année qui présentait une pathologie vertébrale importante et qui a été inhumée harnachée. C’est un indice que l’on a pris soin d’elle.

Sépulture de la ≪ dame de Bobigny ≫

Sépulture de la ≪ dame de Bobigny ≫, en Seine-Saint-Denis, découverte en 2008. Elle a été enterrée dans la posture figée et repliée que sa maladie lui imposait. Deux fragments métalliques, l’un près de la tête, l’autre près de la jambe, sont ce qui reste de son appareillage.

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Cyrille Le Forestier, Inrap

Alain Froment : Des colloques de paléo-pathologie, il y en a tout le temps. Nous voulions nous démarquer de l’approche médico-légale et faire de l’archéo-sociologie. L’archéologue ne peut pas comprendre tous les gestes thérapeutiques qui ont précédé le décès, mais par exemple, sur une lésion, le scanner permet d’enregistrer l’épaisseur d’un tissu cicatriciel et de donner une idée du temps de survie et de là, on peut essayer de reconstituer le geste thérapeutique. Je pense ici à Leroi-Gourhan sur le site magdalénien de Pincevent. Il y avait des taches de cendre par terre à la périphérie d’une cabane qui ne correspondait pas à un foyer et il nous a expliqué qu’il s’agissait d’une vidange de foyer. Avec lui, on voyait littéralement le magdalénien sortir de sa cabane pour jeter les cendres dehors. C’est aussi cette archéologie du geste que l’on a voulu faire pour la santé.
 

La façon dont la santé est gérée par un groupe humain est éminemment culturelle. Comment la traiter pour les sociétés du passé ?

Alain Froment : La santé est effectivement beaucoup une affaire de normes sociales. Par exemple, les Pygmées et les Amérindiens ont leurs classifications de maladies, leurs nosologies et leurs maux n’entrent pas dans les « mots » que notre médecine décrit. Toutes les sociétés ont leurs pathologies, mais on sait que l’inconscient joue beaucoup dans la médecine qui repose sur une adhésion. Si une imposition des mains, une trépanation ou une gélule d’homéopathie soulagent le patient, pourquoi s’en priver ? Alain Epelboin décrit ainsi des cas de processus thérapeutique qui reposent sur l’illusionnisme. Dans certaines sociétés africaines, les Pères blancs utilisent une « pierre noire », un os poreux réputé efficace quand on l’applique sur une morsure de serpent. On sait que ce traitement n’a aucune efficacité mais il soulage les gens. Pour des cas de folie, des praticiens illusionnistes cachent une pierre dans une main, pratiquent une légère incision sur le crâne du malade et, d’un geste très habile, font comme s’ils en sortaient la pierre. Le patient reçoit un choc positif, comme s’il voyait sortir le mal. Ce sont des exemples tirés de l’ethnomédecine africaine mais au Moyen Âge, on extrayait aussi par trépanation la « pierre de folie ». Les plus anciennes trépanations remontent au Mésolithique. On faisait un gros trou dans le crâne et si l’on survivait, on vivait avec ce gros trou sous les cheveux qui se résorbait plus ou moins complètement. Au Néolithique, les trépanations étaient très fréquentes. On a découvert des hypogées où 15% des gens ont été trépanés. La trépanation a pu avoir un rôle dans la traumatologie guerrière, mais aussi dans la pratique magique, dans des cas de possession. Sur la question du handicap, on a également découvert des indices archéologiques. Par exemple, on a mis au jour en Indonésie une mandibule d’Homo erectus qui comporte une fracture indiquant que cet individu devait éprouver une grande difficulté à mâcher. Son groupe a dû forcément l’aider. De même, on s’aperçoit qu’il y a beaucoup de fractures guéries de Néandertaliens. Cela montre que l’Homme est autoréparable. Quand un individu ne peut plus courir après le mammouth, le groupe le soigne et le prend en charge.
 

Sépulture de l’« amputé de Buthiers-Boulancourt »

Sépulture de l’« amputé de Buthiers-Boulancourt », en Seine-et-Marne, découverte en 2005. On reconnaît l’os amputé de son bras gauche, et les offrandes exceptionnelles posées dans sa sépulture : la hache en schiste, le pic en silex et les ossements d’un petit animal, peut-être un chevreau, à ses pieds.

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Inrap

Crâne trépané estimé vieux de 4 500 à 5 000 ans

Crâne trépané découvert en 1815 à Nogent-sur-Seine. La parfaite cicatrisation du bord du trou prouve que l’individu, un homme dans la trentaine, a survécu. Il est estimé vieux de 4 500 à 5 000 ans.

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Jean-Christophe Domenech, MNHN



Qu’est-ce que le « soin » en archéologie ? Se base-t-on uniquement sur une définition thérapeutique ?

Hervé Guy : Les chimpanzés sont capables d’attachement et d’empathie, mais sauf cas très exceptionnel, ils ne témoignent pas d’un attachement particulier au corps des défunts. Les premières sépultures connues remontent à environ 100 000 ans et elles sont l’œuvre d’Homo sapiens. Pour moi, elles sont la preuve d’un attachement et de l’irréductibilité du fait humain. On garde auprès de soi un corps et on sait où il est enterré. Á Qafzeh, en Israël, on a découvert la sépulture d’un enfant âgé de 12 ans environ qui a été victime d’un grave traumatisme cranio-cérébral à l’âge de six ans, lequel a retardé son développement. L’enfant a dû être très probablement pris en charge par le groupe. Il s’agit aussi de la première sépulture à offrande connue. Le corps a été recouvert de bois de cervidés. Il y a eu un soin pendant la vie et jusqu’à la mort.
À l’inverse, on observe aussi en archéologie des sépultures atypiques ou dites « de relégation » : des corps qui sont enterrés à part ou bien dans des positions particulières. Devant l’ampleur d’un phénomène de mort massif, comme une épidémie, les corps sont mis dans un charnier et le rite peut être oublié ou allégé. Les prostituées sont parfois enterrées face contre terre. 

Moulage de la sépulture de l’enfant Q11, découverte dans la grotte de Qafzeh, en Israël, en 1969

Moulage de la sépulture de l’enfant Q11, découverte dans la grotte de Qafzeh, en Israël, en 1969. Les bois d’un cerf ont été déposés près de son cou, entre ses mains ramenées sur sa poitrine.

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The Israël Museum, Jerusalem


 

Quel est impact de l’état sanitaire des populations sur la démographie ? Qu’est-ce qui nous différencie aujourd’hui des sociétés du passé ?


Hervé Guy : On prévoit que la population mondiale devrait passer à 10 milliards d’habitants en 2050. La médecine permet de réduire le taux de mortalité et son rôle n’est certainement pas de réduire le taux de fécondité. Ce rôle revient à l’éducation, dont on a pu constater qu’elle amenait à un abaissement de la natalité. Aujourd’hui, on soigne et on guérit les gens mais les éduquer serait aussi une manière de prendre soin d’eux. C’est une problématique que n’ont pas connue les sociétés du passé. Globalement, la démographie occidentale est sortie du modèle archaïque quand Edward Jenner a introduit le vaccin et l’immunologie et quand Ignace Philippe Semmelweis a découvert l’importance des principes de l’hygiène dans les cas de fièvre puerpérale. Grâce à ces deux découvertes, la démographie est passée de deux à trois enfants par femme arrivant en âge de se reproduire. Le phénomène est inversement proportionnel à celui que l’on observe au Néolithique. La mortalité infantile était alors très importante, mais grâce à la sédentarité, les femmes ont pu avoir quatre, voire cinq ou six enfants. Vers 6500 avant notre ère, on observe ainsi ce front néolithique qui part des bouches du Danube et va jusqu’à l’Atlantique, qui chasse ou intègre sur son passage les groupes de chasseurs-cueilleurs. Au XIXe siècle, on observe un front pionnier similaire en Amérique, avec une première vague constituée d’hommes et de prostituées. Et quand les hommes se sont installés, ils se sont mariés et ont fait venir leurs femmes et on observe les premiers décès et l’apparition de sépultures d’enfants.


Comment les sociétés du passé s’armaient-elles pour se protéger d’atteintes biologiques ?


Alain Froment : L’histoire des maladies est intimement liée à l’histoire humaine. Céline Bon rappelle qu’entre le virus pathogène et l’homme vivant en société, c’est une véritable course aux armements. D’où vient le bacille de la tuberculose ? Homo Sapiens est son réservoir principal et la tuberculose serait légèrement postérieure à sa sortie d’Afrique. Des études de Thierry Wirth montrent que les principales radiations secondaires des souches de tuberculose humaine ont dû se produire en Mésopotamie lors de la domestication, laquelle, en augmentant la concentration des populations, a aggravé le risque sanitaire. La tuberculose n’existait pas au temps des chasseurs cueilleurs qui avaient peu d’interactions avec d’autres bandes. Ils connaissaient les parasites mais n’étaient pas confrontés aux épidémies comme la rougeole ou la tuberculose. Pour qu’un cycle de virus soit complet, il faut une population importante, ce qui n’arrive pas dans l’histoire avant les premiers villages et sociétés urbaines du Néolithique. Le virus apparaît et fait quelques morts dans le village et ceux qui survivent sont immunisés. Le virus doit alors aller voir les populations voisines, le temps que naissent des sujets « naïfs » et quand il revient au village, seuls ces sujets seront sensibles au virus. C’est le destin des maladies infectieuses qui apparaissent et disparaissent mais l’intérêt objectif du virus n’est pas de tuer mais de se propager et donc de s’adapter à son hôte. Les souches plus chroniques vivent plus longtemps. Quand on étudie la coévolution des maladies, on applique la théorie darwinienne de l’évolution à la médecine elle-même. Et nous avons voulu montrer dans ce colloque que cette approche évolutionniste de la maladie est aussi valable pour le mécanisme du soin. Il y a une empathie dans le cerveau humain qui correspond à des structures neuronales anciennes et qui se révèle avantageuse pour le groupe. Par exemple, Sabrina Krief a rappelé la façon dont les chimpanzés avalent des feuilles poilues qui vont leur servir à ramasser les œufs des parasites. C’est une pratique inhabituelle qui exige un apprentissage chez le jeune chimpanzé. Si vous êtes indifférent à votre prochain, il y a une conséquence sur le groupe.



Alain Froment, médecin et anthropobiologiste, est directeur de recherche émérite de l’Institut de recherche pour le développement, au Musée de l’Homme.

Hervé Guy, archéo-anthropologue et ingénieur chargé de recherche à l’Inrap est aujourd'hui conservateur régional de l'archéologie de Martinique​