Sur les bords de l’Isle, à Boulazac en Dordogne, l'Inrap a fouillé le site de Landry et révélé les vestiges d'un campement de chasseurs solutréens, dont un remarquable dépôt de plaquettes de schiste gravées de motifs figuratifs ou géométriques 

Dernière modification
13 mai 2020

À Boulazac, près de Périgueux en Dordogne, le site de plein-air du Solutréen de Landry est localisé à moins de 200 mètres au sud de la rivière l’Isle. Fouillé en 2011-2012, il a livré les vestiges d’un campement de chasseurs solutréens, conservés dans une séquence stratigraphique limoneuse datée entre 27000 ans et 16000 ans. Seuls les objets lithiques étaient préservés, les éventuels déchets et objets en matières organiques ayant été détruits après enfouissement.

Le niveau archéologique principal supérieur a été daté de 21000 ans par thermoluminescence sur silex brûlés. Il a révélé sur près de 300 m² un habitat aménagé en aires distinctes, comprenant des agencements de gros blocs alluviaux et de galets chauffés, et des zones de fabrication et d’utilisation d’outils lithiques domestiques et cynégétiques parmi lesquels plus de 150 feuilles de laurier, pièces bifaciales et pointes à cran. Outre ces secteurs d’activités spécialisées, le site a livré un remarquable dépôt de plaquettes de schiste gravées de motifs figuratifs ou géométriques dont trois étaient posées avec leur face incisée tournée vers le sol.

Depuis 2017, le site de Landry fait l’objet d’une étude interdisciplinaire et d’un projet collectif de monographie appuyés par le conseil scientifique de l’Inrap, l’UMR PACEA, le SRA et la CTRA Nouvelle Aquitaine

Exploitation de roches locales et de provenances lointaines

Les solutréens qui ont fréquenté le site ont eu accès à des roches abondantes et variées qu’ils ont récoltées pour l’essentiel dans les alluvions voisines de l’Isle ou dans différents affleurements le long de la vallée. Ainsi près de 900 kg de galets, de plaques de schiste et de nodules de silex ont été apportés sur le site pour aménager les aires domestiques et pour produire et utiliser les outils nécessaires aux activités de subsistance.

D’autres roches siliceuses, de provenances plus éloignées, ont été apportées depuis le Bergeracois à une cinquantaine de km ou depuis le Fumélois à plus de 80 km de distance. Présentes sous la forme d’outils, comme des grattoirs intensivement utilisés, ces roches témoignent d’un vaste espace géographique de circulation, d’approvisionnement ou d’échange s’étendant vers le sud et les vallées de la Dordogne et du Lot.

La présence de fragments de pointes et d’éclats de retouche en matériaux de gisements encore plus lointains, comme le silex du Cher, accessible à plus de 300 km vers le nord, est également probable, signalant le passage de pièces qui auraient transité sur le site. Ces fragments témoigneraient d’une mobilité remarquable des chasseurs ayant fréquenté le site ou d’échanges avec d’autres groupes solutréens se déplaçant sur des territoires étendus au-delà de la Charente.

L’outillage domestique et les pointes de chasse

L’industrie en silex est riche de plus d’une dizaine de milliers d’éléments montrant que plusieurs chaînes opératoires de production ont été menées sur place conjointement : débitages de lames et d’éclats courts, façonnage de feuilles de laurier et confection d’outils sur lames et de pointes. Dominé par les grattoirs, les burins, les perçoirs et quelques pièces esquillées, l’outillage est marqué par une grande diversité de pointes à cran et de pièces foliacées à l’état d’ébauche ou brisées en cours de confection ou d’utilisation. Il semble ainsi que la plupart des pièces achevées ont été emportées à l’extérieur du site et destinées à une utilisation différée.

Les résultats de l’analyse tracéologique des outils en silex montrent que des activités liées à la chasse et au traitement de carcasses animales ont été menées sur le site. Il s’agit en particulier de traces d’impacts sur des pointes dues à leur utilisation comme élément de projectile, de feuilles de laurier ou de lames ayant servi pour la boucherie ; il s’agit également de grattoirs, de burins et de perçoirs largement utilisés pour le traitement des peaux et/ou la fabrication d’objets en os ou en bois de cervidé.

Les outils plus massifs en roches métamorphiques, galets aménagés, percuteurs, broyeurs, enclume, se différencient des outils sur silex tant par leurs grandes dimensions que par leurs modes d’utilisation : désarticulation des carcasses, fragmentation des os, ou encore découpe de lanières de peau sur billot, comme le montrent de nombreux impacts et incisions sur plusieurs blocs de dolérite (roche éruptive).

Des gravures sur plaquettes de schiste

Retrouvées dans le secteur ouest, neuf plaquettes de schiste portaient des incisions gravées. Sur trois d’entre elles, les motifs forment des faisceaux de lignes subparallèles, rectilignes ou courbes à caractère couvrant. Leur organisation et leur espacement extrêmement régulier montrent qu’elles ne relèvent pas du hasard ou de leur utilisation lors d’une activité domestique. Sur certaines zones, les groupements de lignes courbes évoquent de surcroît une figure de mammouth particulièrement soignée où la toison est évoquée trait par trait.

La signification culturelle de la gravure des plaquettes, de leur fracturation, de leur dépôt et regroupement, faces gravées vers le sol, nous échappe encore. Ont-elles été gravées en vue d’un dépôt intentionnel afin de marquer un passage ou de signaler le site ? S’agit-il d’un rejet représentant leur fin de vie symbolique ou encore d’un désintérêt et d’un abandon, alors que d’autres plaquettes gravées ont pu être emportées ?

Landry constitue le premier site de plein-air du Solutréen supérieur ayant livré des plaquettes gravées alors qu’en contexte karstique, ce type de gravures n’est pas inconnu. Récemment dans la vallée de l’Erve en Mayenne, la grotte Rochefort a notamment livré plusieurs supports en schiste gravés dont les motifs rappellent les regroupements de lignes des plaquettes de Landry.

Landry dans le contexte solutréen

Le niveau fouillé pourrait témoigner d’une fréquentation unique ou de passages rapprochés par un groupe de chasseurs. Confrontés aux rudes conditions de cette période très froide, et tributaires, pour leur subsistance et la constitution de leur équipement, de l’exploitation des herbivores qui parcouraient le bassin aquitain, ils auraient soigneusement aménagé leur campement sur les bords de l’Isle. Les ressources minérales locales leur auraient permis de compléter leur panoplie de pointes et d’outils destinés à la chasse, ainsi qu'à la consommation et à la transformation des carcasses d’animaux rapportés.

Comme le suggère la circulation de pièces en roches de provenances lointaines, la ou les occupations identifiées à Landry révèlent des liens probables avec d’autres sites attribués au Solutréen dans un territoire de subsistance et d’approvisionnement très vaste et diversifié. Le site de plein-air de Landry pourrait s’inscrire dans un vaste réseau d’occupations parcouru par des groupes de chasseurs de la fin du Solutréen diffusant des matériaux très divers et des outils au fil de leurs déplacements, de leurs rencontres et éventuellement d’échanges au sein de territoires parfois peut-être communs.

Fragment de géode de silex translucide d’origine lacustre. A-t-elle été aménagée autour de ses volumes naturels aux formes évocatrices ?

Fragment de géode de silex translucide d’origine lacustre. A-t-elle été aménagée autour de ses volumes naturels aux formes évocatrices ?

Inrap

La conservation remarquable des aménagements, l’outillage lithique diversifié et la présence exceptionnelle d’art mobilier font de l’occupation de Landry un jalon majeur pour la reconnaissance des manifestations techniques, sociales et culturelles des groupes humains du Solutréen supérieur d’Aquitaine.

Aménagement : société SITA SUEZ 
Recherche archéologique : Inrap
Prescription et suivi scientifique : SRA et Drac Nouvelle Aquitaine
Responsable d’opération : Michel Brenet​, Inrap