Un édifice thermal à circuits balnéaires distincts, dont l’un semble avoir été dédié à des activités sportives, a été mis au jour en 2013 par les archéologues de l’Inrap à Beutin (Pas-de-Calais). Une publication de David Labarre (Inrap) dans la revue Gallia dresse le bilan de cette découverte unique dans le nord de la Gaule.

Dernière modification
06 mars 2020

À l’occasion de travaux d’aménagement d’un pavillon, une fouille préventive de l’Inrap a été conduite en 2013 sur le site du « Camp Saint-Pierre » à Beutin (Pas-de-Calais), sur une surface d’environ 2000 m2. Situé sur la rive nord de la vallée de la Canche, le site s’inscrit dans un territoire occupé depuis le Paléolithique, riche en aménagements antiques (Brimeux, Estrées, vicus d’Étaples, villa d’Attin…) et au carrefour de plusieurs axes de communication (dont la voie d’Agrippa qui rejoignait Boulogne et la Canche possiblement navigable durant l’Antiquité).
Les vestiges correspondent à une installation thermale domestique attachée à une probable villa qui se développe dans les parcelles adjacentes, suite à une occupation antérieure mal définie (Ier siècle de notre ère). La fouille du bâtiment a mis en évidence deux période d’occupations distinctes, elles-mêmes divisées en plusieurs phases de construction.

Le premier bâtiment

Le premier bâtiment est aménagé sur une terrasse artificielle. Plusieurs indices indirects tendent à démontrer la vocation balnéaire de celui-ci. Il s’agit principalement d’éléments architecturaux associés aux thermes observés en remploi dans les constructions de la période suivante, mais aussi de matériaux utilisés pour niveler le terrain : mortier, calcaire, terre cuite architecturale et enduit, broyés et concassés afin d’obtenir un remblai homogène.
On notera également la présence d’un espace semi-excavé dans la moitié sud-ouest du bâtiment qui correspond probablement au négatif d’un hypocauste (système de chauffage par le sol) entièrement démantelé. Si cet hypocauste a eu une vocation balnéaire, une ou plusieurs des pièces accolées y ont été associées. En revanche, s’il s’agit d’un hypocauste dont la fonction était le chauffage domestique, alors les pièces accolées correspondent plutôt à des espaces d’habitat non distingués.
Les éléments de datations associés à ce premier bâtiment sont extrêmement ténus. Ils permettent au mieux de situer l’occupation de celui-ci entre le IIe siècle  et le début du IIIe siècle de notre ère.

Le second bâtiment et la première section thermale

La construction du nouvel édifice semble correspondre à une refonte complète de l’espace thermal associé à la villa. La vocation thermale de ce bâtiment est attestée par la présence de trois hypocaustes, dont deux sont dotés d’un dispositif pour chauffer l’eau. Les espaces identifiés peuvent être divisés en deux sections thermales distinctes, suggérant deux circuits et pratiques de bain différenciés.
Le premier circuit est organisé autour de l’hypocauste 2183, au sud-ouest du bâtiment (voir le plan 1, ci-dessous). Ce dernier ayant subi une forte érosion, il ne subsiste aucun vestige des superstructures. Néanmoins le praefurnium (foyer) et la configuration même de l’hypocauste, avec ses trois exèdres, nous renseignent sur son fonctionnement. La première exèdre (A), située contre le praefurnium au plus près de la source de chaleur, paraît simple à interpréter et semble correspondre au caldarium. La présence d’une baignoire y est très vraisemblable. La deuxième et la troisième exèdres (B et C) semblent correspondre à des bassins à température ambiante, l’exèdre B ayant peut-être disposé d’une alimentation particulière en eau chaude. L’exèdre C, la plus éloignée du praefurnium et peut-être séparée par une cloison, correspond au tepidarium (du latin tepidus, « tiède »), un espace intermédiaire, chauffé modérément, dont la fonction est d’assurer la transition entre la salle chaude et la salle froide ou frigidarium qui occupait un espace (3) adjacent à l’hypocauste 2183. Ce premier circuit semble ainsi correspondre à un parcours thermal classique avec frigidarium, tepidarium et caldarium.

Plan du circuit de la première section thermale

Plan du circuit de la première section thermale

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DAO : P. Ladureau, D. Labarre, Inrap

Les thermes observés dans l’ensemble du monde romain ont fait l’objet de plusieurs classifications, qui sont le plus souvent réalisées en fonction de l’itinéraire qu’emprunte le baigneur (Les thermes privés et publics en Gaule Narbonnaise, Alain Bouet, 2003). La première section thermale du site de Beutin, correspond à un itinéraire rétrograde à tepidarium intermédiaire. L’utilisateur des bains pénètre dans les thermes par le frigidarium (pièce 3). Il traverse ensuite le tepidarium pour se rendre au caldarium. Dans celui-ci, il dispose d’une baignoire d’eau chaude – peut-être même d’une seconde. Après le bain, il repasse par le tepidarium, avec un possible bassin. Il termine son parcours par le frigidarium, avec une immersion dans un bassin d’eau froide.

activités sportives dans La seconde section thermale

Le deuxième circuit est organisé autour des hypocaustes 2049 et 2131 (voir le plan 2 ci-dessous) et est associé à deux salles (9 et 7), ainsi qu’à leurs aires de chauffe (espaces 6 et 11). Cette seconde section thermale présente une organisation qui diffère des parcours thermaux classiques : le schéma ne correspond pas à la succession des pièces chaude, tiède et froide. Ici on peut observer une salle très chaude aux dimensions réduites (salle 7) et une large pièce chauffée (salle 9).
Plusieurs hypothèses peuvent être formulées sur la présence de deux circuits balnéaires au sein d’une même villa : partitionnement de l’espace par sexe ou par condition (maîtres/domestiques) ou selon des critères d’utilisation spécifiques (fonctionnement de l’ensemble le plus vaste durant des occasions particulières et utilisation quotidienne du circuit le plus modeste).
L’interprétation suggérée ici (A. Bouet) est celle d’un circuit particulier destiné aux sportifs, hypothèse qui repose principalement sur les caractéristiques de la pièce 9 et sur sa position par rapport aux espaces 7 et 4. La salle 9 serait une salle de sport chauffée, un espace dédié aux exercices physiques (haltères, lutte, gymnastique…), adjacent à un autre espace (4) qui pourrait correspondre à une palestre, permettant de pratiquer des activités nécessitant plus de place que celle disponible dans la salle 9, comme les jeux de balles ou l’entraînement au pugilat.

 Plan du second bâtiment avec le phasage des maçonneries (période 3, phases 4 à 6)

Si l’hypothèse d’un circuit pour sportif s’avère exacte, le parcours caldarium, tepidarium et frigidarium ne correspond plus à la norme et le circuit proposé serait le suivant : le sportif débute par des exercices dans la salle 4 – une palestre ? –, et les poursuit au sein d’une pièce chauffée (9). L’entraînement terminé, il se nettoie dans la salle 7. Vraisemblablement très chaude, cette salle peut être interprétée comme un laconicum destrictarium, soit une étuve au sein de laquelle le sportif procédera au grattage de sa peau avec un strigile, avant de s’immerger dans un bassin d’eau chaude ou de s’asperger au labrum (large vase). Il existe des exemples de circuits pour sportifs, tous situés au sud de la Gaule et caractérisés par la présence d’une vaste pièce chauffée, mais cette possibilité n’a semble-t-il jamais été envisagée au nord de la Gaule.

Le mobilier céramique collecté dans les comblements des hypocaustes situe l’abandon de second bâtiment entre la fin du IIIe siècle et le début du IVe siècle de notre ère. Les nombreuses questions en suspens nous interdisent de statuer sur la nature de l’établissement dans lequel s’inscrivent les thermes, ni sur le rôle exact que ce dernier a pu jouer entre le IIIe siècle et le  IVe siècle de notre ère. Au vu de la qualité de l’installation, on peut tout de même suggérer que le domaine devait jouir d’une certaine opulence et noter qu’il est situé dans un secteur stratégique et largement occupé durant cette période.

Beutin Gallia

Gallia, 2019, n°76.2
Beutin (Pas-de-Calais) : une installation thermale domestique en pays morin, par David Labarre

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