En novembre et décembre 2017, en amont d’un projet immobilier et sur prescription de l’Etat (Drac Grand Est), une équipe d’archéologues de l’Inrap a réalisé une fouille à Spincourt. Ils ont mis au jour un ancien cimetière militaire provisoire contenant encore de nombreuses tombes de soldats français et alliés tués au combat lors de la Grande Guerre.

Chronique de site
Dernière modification
13 novembre 2018

À Spincourt, dans la Meuse, l’étude archéologique en cours retrace la gestion de la mort de masse, sa logistique, et le rapatriement, devenu parfois un sordide business, des sépultures militaires durant l’immédiate après-guerre. L’étude archéologique permet également de reconstituer le parcours de défunts et de redonner une identité à certains d’entre eux.

Un cimetière provisoire pour gérer la mort de masse

Entre 1919 à 1924, un cimetière provisoire a réuni les sépultures de combattants tombés sur le territoire de Spincourt en août 1914, et de nombreux squelettes retrouvés lors des grandes opérations de « nettoyage » des champs de batailles alentours à partir de 1919. Suite à la loi du 31 juillet 1920, les archives mentionnent que 105 de ces soldats ont été restitués aux familles en 1924. Officiellement tous les autres ont été transférés à la nécropole nationale de Pierrepont. Toutefois, les archéologues ont retrouvé de nombreux squelettes, complets ou incomplets, inhumés dans des fosses individuelles ou multiples (jusqu’à soixante-cinq individus).

La difficile identification du soldat français de la tombe 127

Le cercueil de la sépulture 127 a été ouvert en 1924 afin de transporter la dépouille dans sa dernière demeure à Pierrepont (Meurthe-et-Moselle). Il aurait dû être vide de tout ossement. Mais les archéologues y ont découvert un squelette humain à moitié complet. Sur l’un des membres inférieurs reposait une plaque en marbre blanc arborant une inscription dorée à l’or fin mentionnant « Mr. Louis Chaumont, 330e d’inf. + 1914 ». Qui est ce défunt ? Louis Stanislas Chaumont ou un autre combattant ? Le soldat Louis Stanislas Chaumont est mort en août 1914 sur le territoire de Spincourt mais il ne figure pas dans le registre du cimetière militaire. Les observations archéologiques plaident en faveur d’une sépulture ouverte en 1924 en vue du transfert du corps et l’apport involontaire de la plaque en marbre, une possible chute, dans le cercueil alors que celui-ci était encore ouvert. L’étude anthropologique du squelette permet aujourd’hui d’affirmer qu’il ne s’agit pas du soldat Louis Stanislas Chaumont.

La détresse des familles dans l’immédiate après-guerre

Le travail d’identification en cours du soldat de la sépulture 127 a déjà permis de répondre aux questions de deux membres de la famille de Louis Stanislas Chaumont qui avaient sollicité l’Inrap suite à la mise au jour du cimetière provisoire de Spincourt en 2017. Ils avaient chacun une version différente de l’histoire post-mortem de leur parent. Le plus âgé affirmait que sa dépouille avait été récupérée par sa veuve, sans autorisation, juste après le conflit. Pour le plus jeune, son nom ne figurant pas sur le caveau familial, il était toujours porté disparu. Son absence dans la tombe laisse donc penser que Louis Stanislas Chaumont aurait bien été inhumé secrètement dans le cimetière familial. Une situation banale dans cette période trouble où de nombreuses familles ont entrepris de faire exhumer les corps de leurs défunts afin de les rapatrier dans leur commune d’origine. Cette détresse nationale, à laquelle l’État ne parvenait pas à répondre suffisamment rapidement, a favorisé l’émergence d’un business très lucratif. Des pratiques peu scrupuleuses ont fleuri : corps remis sans garantie que ce soit les bons, dépouilles incomplètes, poilus « reconstitués » à partir de restes de plusieurs défunts…Le roman Au revoir là-haut de Pierre Lemaître retrace admirablement ces dérives.

Aménagement : par un particulier
Prescription et contrôle scientifique : Service régional de l’Archéologie (Drac Grand Est)
Recherche archéologique : Inrap
Responsable scientifique : Frédéric Adam, Inrap