À l'occasion de travaux de réhabilitation, l'Inrap mène une série de fouilles au château de Bonneville, construit au XIIIe siècle et devenu prison du XVIe au début du XXe siècle. Les éléments de son bâti conservent les traces de chaque époque, dont des graffitis exceptionnels datés du XIVe siècle.

Dernière modification
19 octobre 2020

Les travaux menés pour la réhabilitation du château des sires de Faucigny, par la Communauté de communes de Faucigny-Glières, nécessitent des interventions archéologiques préalables. Depuis 2017 et jusqu’en 2021, trois fouilles du bâti, un diagnostic, une fouille sédimentaire et des surveillances de travaux sont assurés par l’Inrap, sur prescription de l’État (Drac Auvergne–Rhône-Alpes).

Construit dans le dernier tiers du XIIIe siècle, ce château permet le contrôle de la vallée de l’Arve durant le conflit delphino-savoyard (1268-1355) et devient le centre de la baronnie de Faucigny au XIVe siècle. Après le XVIe siècle et jusqu’au début du XXe siècle, il sert principalement de prison.

Les courtines sud et est et les deux tours médiévales

Le château occupe un affleurement de molasse (roche sédimentaire tendre de couleur verdâtre) et surplombe d’une quinzaine de mètres la ville fondée à la même époque et d’environ 25 m la rivière de l’Arve qui s’écoule à 230 m à l’ouest. Élevées sur le rocher, les tours et les courtines (murailles entre deux tours) sont chaînées entres elles. Les parements sont montés au moyen de moellons et de blocs de molasse équarris, disposés en assises et liés par un mortier de chaux incluant de gros graviers.

Détail sur les blocs et liant du parement médiéval de la courtine sud.

Détail sur les blocs et liant du parement médiéval de la courtine sud.

Sylvie Bocquet, Inrap

La tour sud-est a trois niveaux ouverts d’archères (meurtrières permettant l’utilisation de l’arc) : une pièce inférieure inconnue ; un niveau médian doté de trois archères à niche ; un niveau supérieur avec porte d’accès. Le chemin de ronde subsiste en partie. La tour communique par sa porte avec la courtine est et la grande tour nord-est. Celle-ci comprend une salle voûtée inférieure et trois niveaux percés d’archères.

Archère à niche du niveau médian (ou 2) de la tour sud-est, vue vers le sud-est.

Archère à niche du niveau médian (ou 2) de la tour sud-est, vue vers le sud-est.

Sylvie Bocquet, Inrap


Le troisième niveau, outre la porte en étage, possède des latrines en encorbellement (toilettes en saillie sur un mur) disparues et deux archères dont une avec coussièges (banc ménagé dans l’épaisseur d’une baie).

 Dépôt du Conseil Départemental de la Haute-Savoie, Bibliothèque du Grand Séminaire, Annecy). La tour sud-ouest (en bas, à gauche) et l’échauguette n’existent plus aujourd’hui.

Représentation du château de Bonneville extraite d’une vue de la ville publiée dans le Theatrum Sabaudiae, à la fin du XVIIe siècle (Dessin de G. T. Borgonio) (d’ap. : Dépôt du Conseil Départemental de la Haute-Savoie, Bibliothèque du Grand Séminaire, Annecy). La tour sud-ouest (en bas, à gauche) et l’échauguette n’existent plus aujourd’hui.

Conseil Départemental de la Haute-Savoie, Bibliothèque du Grand Séminaire, Annecy


Manifestation du pouvoir, la tour participe à la défense du site. Certaines pièces peuvent servir de prison. Les hourds (galeries en bois accrochée au sommet extérieur d’un mur et servant à la défense) ont disparu mais sont mentionnés dans les textes du XIVe siècle. Une portion du crénelage, dispositif composé de créneaux (espaces vides) et de merlons (espaces pleins) équipant le sommet du mur du chemin de ronde et servant à la défense, ainsi que de nouvelles archères ont été identifiées sur la courtine sud en août 2020.

D’exceptionnels graffitis du XIVe siècle

Des graffitis ont été découverts sur les parois d’une archère de la tour nord-est. Ils représentent un outil, des diables, des animaux (sanglier, chiens de chasse, lièvre), des têtes humaines stylisées ou un dragon.

Dragon gravé sur un bloc d’une archère de la tour nord-est, fin du Moyen Âge.

Dragon gravé sur un bloc d’une archère de la tour nord-est, fin du Moyen Âge.

Sylvie Bocquet, Inrap

Sur un bloc, une scène courtoise montre deux hommes et trois couples d’hommes et de jeunes filles qui dansent ou s’enlacent, dans un cadre champêtre évoqué par un oiseau de proie. Les épées ou poignards et les éperons portés par les hommes les rattachent au milieu de la chevalerie. Les caractéristiques et les détails des vêtements masculins et féminins, mais aussi une devise (signe emblématique figuratif attaché à un personnage puissant. À leur différence, les armoiries sont familiales) et de probables poulaines (chaussures aux bouts pointus longs et effilés), indiquent un milieu de cour et permettent de dater la scène entre les années 1320 ou 1360 et 1390. Bien que sans prétention artistique, ce document constitue une source rare et importante pour l’histoire du costume dans les anciens États de Savoie.

Personnages datés du XIVe siècle, oiseaux, têtes stylisées et outil (?), gravés sur des blocs d’une archère de la tour nord-est.

Personnages datés du XIVe siècle, oiseaux, têtes stylisées et outil (?), gravés sur des blocs d’une archère de la tour nord-est.

Sylvie Bocquet, Inrap

Les logis disparus à l’emplacement de la cour est

La cour a remplacé deux corps de bâtiments résidentiels répartis contre les courtines nord et sud et séparés par un étroit espace pavé de galets. Ce pavage comporte des rigoles dirigées vers un caniveau traversant la base de la courtine est. Le logis nord, déjà reconnu lors d’une fouille programmée menée par le Département de la Haute-Savoie, repose sur une cave voûtée, effondrée à l’ouest. Il regroupait les logements seigneuriaux privés et une chapelle. Le bâtiment sud comprend deux espaces dont une pièce estimée à 290 m². Elle est éclairée par deux fenêtres en molasse géminées (groupe de deux baies séparées, ici, par un meneau ou pilier), trilobées (à trois lobes, trèfle) et surmontées d’un oculus (ouverture circulaire, fenêtre ronde), aménagées dans la courtine sud au plus tard dans les années 1330. Les piédroits (montants) ont été restaurés avec du calcaire dur blanc à partir de la fin du XVe-XVIe siècle.

Une cheminée monumentale est adossée au mur est. Il s’agit là de la salle d’apparat du château ou aula. Au sud-est de la salle, un escalier en partie aménagé dans le rocher conduit à un espace d’environ 95 m², comprenant une archère aujourd’hui bouchée, et à la tour sud-est. Les bâtiments se dégradent à partir du XVIIe siècle et disparaissent avant 1838.

Baie ouest de la grande salle du bâtiment sud, fin du XIIIe-début du XIVe siècle. La fenêtre est haute de 3,80 m et large de 1,90 m. Elle a été murée au XIXe siècle.

Baie ouest de la grande salle du bâtiment sud, fin du XIIIe-début du XIVe siècle. La fenêtre est haute de 3,80 m et large de 1,90 m. Elle a été murée au XIXe siècle. 

Photogrammétrie : 3D Scan-Map, Grenoble

 

Les prisons

À l’ouest, les bâtiments qui subsistent sont réaménagés ou reconstruits au moyen de moellons et de blocs de molasse et de calcaire. Ils servent de prison. De solides grilles en fer forgé barrent les fenêtres. De nombreux graffitis réalisés à la mine de plomb, en graphite ou gravés, y ont été laissés par les détenus. L’étude des charpentes, à travers les types de ferme et d’assemblage ou les marques de montage, a révélé quatre ensembles successifs, mis en place aux XVIIIe et XIXe siècles. Les prélèvements dendrochronologiques (méthode de datation des bois par le comptage et l’étude des variations d’épaisseur des cernes concentriques annuels de croissance) effectués sur les pièces en bois permettront la détermination des essences utilisées ainsi que leur datation précise.

Les prochaines interventions archéologiques porteront sur l’aile ouest du château et des prisons, en 2021, et sur les abords est, en 2020, et sud du château, en 2021.

Façade et entrée ouest du château.

Façade et entrée ouest du château.

Sylvie Bocquet, Inrap

Aménagement : Communauté de communes de Faucigny-Glières
Recherches archéologiques : Inrap
Prescription et contrôle scientifique : Service régional de l’Archéologie, Drac Auvergne–Rhône-Alpes
Responsable scientifique : Sylvie Bocquet, Inrap

Étude des graffitis : Nadège Gauffre Fayolle (Association Française pour l'Étude des Textiles, AFET) 
Équipe : Éric Bayen (Dessin, DAO) ; François Blondel (CNRS, Université de Franche-Comté, Laboratoire Chrono-environnement, UMR 6249) ; Julie Boudry (Topographie et photogrammétrie) ; Sylvaine Couteau (Topographie) ; Odile Franc (Géomorphologie) ; Alban Horry (Céramologie) ; Pierre Mille (Xylologie) ; Dominique Marchianti (Fouille) ; Guillaume Martin (Photogrammétrie) ; Daniel Parent (Étude des charpentes) ; Frédéric Pont (Dessin) ; Patrice Roussel (Fouille)