Une équipe de l'Inrap a mis au jour les vestiges d'une pratique funéraire inconnue en Gaule romaine.

Dernière modification
19 février 2016

 Sur prescription de l'État (Drac, sra de Haute-Normandie), les archéologues ont travaillé durant huit mois, depuis la fin octobre 2006 à juin 2007, sur une parcelle de 200 m² vouée à la construction d'un pavillon. Compte tenu de l'importance exceptionnelle de la découverte, la durée de l'intervention a été prolongée de trois mois en avril 2007. La fouille a permis de confirmer le caractère inédit de l'association hommes-chevaux dans la mort pour les IIe - IIIe siècles de notre ère.

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Le contexte archéologique d'Evreux

Les premières traces d'occupation de la ville d'Évreux semblent remonter au troisième quart du Ier siècle avant notre ère. Portant le nom de Mediolanum Aulercorum, la ville est le chef-lieu de la cité des Aulerques Eburovices. Elle prend un essor important dès la période augustéenne et le Ier siècle de notre ère voit l'implantation d'un théâtre, de thermes, de villas aux murs recouverts d'enduits peints, etc.
La nécropole antique est installée à flanc de coteaux, en dehors de la ville, respectant ainsi la loi des Douze Tables en vigueur, le long d'un axe de communication reliant Evreux à Chartres. Connue dès le XIXe siècle par de nombreuses découvertes fortuites, son occupation semble perdurer du Ier au IVe siècle de notre ère. Les diagnostics et les fouilles réalisées depuis 2002 permettent de mieux connaître l'évolution typo-chronologique de cette nécropole. Durant le ier siècle, les sépultures secondaires à crémation sont prédominantes, bien que quelques sépultures à inhumation de sujets périnataux et adultes aient été mises au jour. A partir du IIe siècle, l'inhumation semble devenir la pratique funéraire exclusive.

Des inhumations atypiques

Environ cent cinquante sépultures ont été dégagées. La dizaine de céramiques mise au jour lors de la fouille permet de dater cette partie de la nécropole des IIe - IIIe siècles de notre ère. Toutefois, en l'absence de vases dans la plupart des sépultures, des datations par carbone 14 (14 C) seront réalisées. Cette partie de la nécropole regroupe une population dite « naturelle », les différentes tranches d'âge sont représentées : adultes, nouveaux-nés et quelques sujets immatures. La densité de sépultures est très importante, la plupart se recoupe ou se superpose, mais pour l'instant aucun agencement spatial ne semble se dessiner. Les sujets sont d'ailleurs enterrés la tête au nord, au sud, à l'est ou à l'ouest.
La première particularité de cette partie de la nécropole est la position atypique de la quasi-totalité des défunts adultes et immatures. La plupart d'entre eux sont inhumés sur le ventre ou sur le côté. Les autres présentent des positions contraintes : au niveau du membre supérieur droit pour un individu (le coude droit étant placé en arrière de l'épaule gauche), deux autres ont été enterrés avec les membres inférieurs hyper fléchis, etc. Dans au moins cinq cas, deux défunts (adultes et/ou immatures) ont été inhumés simultanément tête-bêche. La plupart du temps, le premier a été déposé sur le dos, le second sur le ventre. Quelques sépultures plus « classiques » ont également été mises au jour (individus inhumés sur le dos, habillés, dans des cercueil cloués). Toutefois, elles sont associées à de petits dépôts d'ossements d'équidés.

Hommes et chevaux associés dans la mort

Le second élément exceptionnel est le dépôt de quartiers de chevaux dans la plupart des sépultures. Ces dépôts varient de quelques ossements à des équidés quasiment complets. Il s'agit le plus souvent de crânes ou de quartiers de rachis. Une structure a cependant livré trois chevaux quasiment complets déposés simultanément les uns au dessus des autres. Le dépôt le plus singulier est celui d'un adulte dont la tête est enserrée par deux crânes de chevaux tête-bêche. De plus, trois autres sépultures associent dans un coffrage de bois un ou deux défunts en contact direct avec des crânes et des rachis quasiment complets de chevaux (au moins trois à quatre chevaux par sépulture). Les ossements d'équidés ont été déposés au moment de l'inhumation, directement au contact du défunt, au dessus des coffrages, ou dans le remplissage des fosses. L'organisation de ces dépôts, chaque fois différente, semble toutefois volontaire et agencée.
Cette pratique funéraire consistant à associer dans les sépultures des éléments d'équidés et des squelettes humains en position souvent atypique était jusqu'alors inconnue en Gaule romaine.

Les hypothèses de recherche

Les hypothèses de charniers, d'épidémie ou d'épizootie sont actuellement écartées. En effet, aucune sépulture multiple ne contenant plus de deux individus a été mis au jour. De plus il semble improbable que des animaux morts de maladie aient été découpés et manipulés afin d'être déposés dans des sépultures. Les hypothèses concernant des faits de guerre ou des offrandes alimentaires doivent également être écartées : aucun coup n'est visible sur les ossements des défunts et le cheval n'était plus consommé de façon courante à l'époque romaine. L'équipe d'archéologues privilégie actuellement la présence d'une population particulière de par son origine, son niveau social ou la corporation à laquelle elle appartient. Cette dernière hypothèse retient actuellement l'attention de l'équipe. Il pourrait s'agir d'une corporation d'individus assez modestes liée à l'équarrissage, qui aurait utilisé une partie des restes inexploités des chevaux à des fins funéraires.
La post-fouille à venir permettra d'accréditer ou non ces différentes hypothèses de travail. L'étude archéo-anthropologique permettra entre autre de préciser le nombre d'individus inhumés, leur répartition par âge et par sexe, de déceler certaines pathologies et/ou carences, et de déterminer la présence de coffrage, cercueil ou enveloppe souple autour des corps. Quant au travail des archéozoologues, il permettra de déterminer entre autre la taille des équidés, leur âge, etc. Ils étudieront également les différents dépôts osseux afin de définir ou non un choix dans les quartiers de viande déposés dans les sépultures. Ces données seront complétées par l'étude du mobilier et celui du collagène osseux afin de définir le régime alimentaire des défunts.
Les fouilles sont financées par le Fond national pour l'archéologie préventive (FNAP).
Responsable scientifique : Sylvie Pluton-Kliesch, Inrap, UMR 5594 Dijon
Responsable scientifique adjoint : Antoine Cottard, Inrap
Suivi scientifique : Drac, SRA de Haute-Normandie