Une équipe internationale de scientifiques, dirigée par des chercheurs de l'Université de York, a analysé des restes de produits laitiers dans les poteries utilisées par les premiers agriculteurs qui se sont installés le long de la côte atlantique de l'Europe il y a 7 000 à 6 000 ans. Les sites de Lannion (Côtes-d'Armor) et d'Alizay (Eure) fouillés par l'Inrap sont directement concernés par l'étude.

Dernière modification
22 février 2021

Des chercheurs d’institutions anglaises, espagnoles, portugaises et françaises, dont l’Inrap, viennent de publier dans la revue Nature Communications un article sur la production laitière en Europe Atlantique lors de l’introduction de l’agriculture au Néolithique (« Latitudinal gradient in dairy production with the introduction of farming in Atlantic Europe »). Sous la conduite de Miriam Cubas de l’université de York (UK), l’article propose les résultats des analyses moléculaires et isotopiques des lipides sur 234 tessons de poterie de 24 sites le long de la façade atlantique européenne, du Portugal aux Pays Baltes.

La propagation du Néolithique sur la façade atlantique de l’Europe

Alors que les origines proche-orientales de l’agriculture sont bien connues, ses modes de développement régional en Europe le sont moins. Comment ces économies agro-pastorales se sont-elles développées dans des contextes environnementaux et culturels variés ? L’analyse moléculaire et isotopique des résidus de lipides recueillis sur de la poterie permet d’étudier les aliments préparés par les premières communautés agricoles de la façade atlantique européenne.

Il y a 7000 – 6000 ans, les premiers agriculteurs de la côte sud de l’Atlantique, exploitaient les animaux pour leur lait. Mais c’est en se propageant vers le Nord que cette pratique aurait vraiment progressé. Confrontés aux climats plus rudes des régions plus au Nord, les agriculteurs néolithiques auraient eu davantage besoin des avantages nutritionnels du lait (apport en vitamine D et lipides).

 Carte de l'Europe atlantique montrant les dates estimées de la dispersion au Néolithique et les compositions d'isotopes de carbone des acides gras de la poterie du Néolithique précoce.

Vaches, chèvres, moutons…

La présence de produits laitiers est attestée dans 80% des fragments de poterie en Grande-Bretagne et en Irlande. Sur la côte sud de l’Atlantique (Portugal et Espagne), l’élevage laitier semble avoir été beaucoup moins intensif et avoir favorisé le lait de moutons et de chèvres plutôt que celui de vaches.

En France, les tessons de céramique proviennent de sites en Bretagne et en Normandie datant de la fin du VIe et du début du Ve millénaire (Rubané finale et Blicquy-Villeneuve-Saint-Germain). Sur ces sites, la poterie a été utilisée pour traiter à la fois le lait de ruminant et la viande. Des graisses de carcasse de ruminants ont également été identifiées dans une petite sélection de tessons.
Deux sites fouillés par l’Inrap sont concernés par cette étude. Le premier, à Lannion (Côtes-d’Armor), revêt une importance indéniable pour les recherches sur le début du Néolithique dans le nord-ouest de la France : ses bâtiments sont les plus occidentaux connus pour la fin du Néolithique ancien. Le second, à Alizay (Eure), est implanté dans une zone humide parcourue de chenaux et a notamment livré une occupation plus ancienne, du dernier tiers du VIe millénaire.

Vase du type de la Hoguette (fin du VIe millénaire) trouvé sur le site d'Alizay

Vase du type de la Hoguette (fin du VIe millénaire) trouvé sur le site d'Alizay.

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Inrap

La disparition des produits de la mer

L’étude révèle une disparition des aliments issus de la mer dans les récipients, y compris dans la céramique des sites côtiers (sauf dans la Baltique occidentale). Cette absence dans les échantillons pourrait témoigner d’un rejet par les Néolithiques des aliments marins au profit des produits laitiers.

Selon Miriam Cubas, « Ce travail constitue une des plus importantes comparaisons régionales de l'utilisation précoce de la poterie. Il fournit un nouvel éclairage sur la diffusion de l'agriculture sur le littoral atlantique européen et montre la diversité des modes d'alimentation de ces populations. Cela nous aide à mieux comprendre ce bouleversement important que constitue la révolution néolithique, cette phase de transition entre les chasseurs-cueilleurs et les agriculteurs-éleveurs ».

L’introduction de l’agriculture a eu des effets considérables sur la santé, la structure sociale et la démographie des populations préhistoriques. Le professeur Oliver Craig du Département d'archéologie de l'Université de York, a déclaré : « Les différences latitudinales dans l'échelle de la production laitière pourraient également être importantes pour comprendre l'évolution de la persistance de la lactase adulte en Europe. Aujourd'hui, le changement génétique qui permet aux adultes de digérer le lactose dans le lait est présent à une fréquence beaucoup plus élevée chez les Européens du Nord-Ouest que chez les populations du Sud ».

Références de l’article
Miriam Cubas, Alexandre Lucquin, Harry K. Robson, André Carlo Colonese, Pablo Arias, Bruno Aubry, Cyrille Billard, Denis Jan, Mariana Diniz, Ricardo Fernandes, Ramón Fábregas Valcarce, Cécile Germain-Vallée, Laurent Juhel, Arturo de Lombera-Hermida, Cyril Marcigny, Sylvain Mazet, Grégor Marchand, César Neves, Roberto Ontañón-Peredo, Xose Pedro Rodríguez-Álvarez, Teresa Simões, João Zilhão & Oliver E. Craig. Latitudinal gradient in dairy production with the introduction of farming in Atlantic Europe. Nat Commun 11, 2036 (2020). https://doi.org/10.1038/s41467-020-15907-4
Cette recherche a été réalisée en collaboration entre l’université de York, la Sociedad de Ciencias Aranzadi, l’université Autónoma de Barcelone, l’Institut Max Planck pour les sciences de l’histoire humaine, l’université de Cantabrie, l’Inrap, le Service régional de l’archéologie de Normandie, le Service archéologie du Conseil départemental du Calvados, l’université de Lisbonne-UNIARQ, l’université de Santiago de Compostela, l’université de Rennes, Museo de Prehistoria y Arqueología de Cantabria, l’Institut Català de Paleoecologia Humana i Evolució Social, Museu Arqueológico de São Miguel de Odrinhas et l’université de Barcelone .
Cette recherche a été financée par la Commission européenne dans le cadre du projet Marie Curie et par le Arts and Humanities Research Council.