Aux portes de Narbonne, sur les berges de la Robine, la nécropole antique fouillée par l'Inrap a livré des vestiges funéraires exceptionnels (structures de combustion, dépôts de crémation, restes osseux...), tant par leur nombre  (près de 500 tombes) que par leur état de conservation. L'étude des vases ossuaires ouvre dores et déjà des perspectives importantes pour la connaissance de la population regroupée dans ce quartier de la nécropole et pour l’étude des pratiques funéraires en Gaule romaine.

Dernière modification
30 juin 2020

Depuis l’été 2019, une équipe de l’Inrap (sous la responsabilité de Valérie Bel) fouille une nécropole antique aux portes de Narbonne. Le quartier funéraire exploré a été préservé des dégradations du temps et des hommes grâce au recouvrement successif de sédiments apportés petit à petit par La Robine, rivière coulant à proximité. Près de 500 tombes y ont été repérées sur le millier estimé. Structurées par des enclos maçonnés, celles-ci sont implantées selon un parcellaire régulier : concessions accolées, parfois séparées par des chemins de desserte. La nécropole est principalement composée de sépultures à crémation, pratique courante pour la période. L’état exceptionnel de conservation de la nécropole en fait d’ores et déjà une référence pour l’étude des pratiques funéraires en Gaule romaine. L’étude des vestiges mis au jour permet d’appréhender les pratiques funéraires dans le temps et dans l’espace.

Un protocole scientifique sui generis

Le caractère exceptionnel du site a appelé la mise en place d’un protocole d’étude particulier réalisé en concertation avec les spécialistes scientifiques français et internationaux de ce type de vestiges. Les méthodes de fouille et d’étude ont été adaptées afin de répondre aux différentes spécificités de terrain comme de vestiges. La nécropole est en effet un espace complexe où se mêlent à la fois les gestes rituels au moment des funérailles, sur le bûcher ou dans la tombe, mais aussi dans le cadre du culte mémoriel, au travers d’offrandes en l’honneur des défunts ou de repas consommés dans les enclos.

Des archives complexes

Le site de La Robine présente un ensemble de structures funéraires plurielles qui s’entremêlent, se superposent et s’entrecroisent. L’espace funéraire révèle en effet à la fois les structures de combustion ayant servi aux buchers ainsi que les dépôts de crémation (dits secondaires) rassemblant les restes du défunt. Ces dépôts sont majoritaires. Installés dans des fosses plus ou moins profondes, parfois protégés par des coffrages de tuiles, ils comportent un ossuaire (récipient en céramique ou, plus rarement, en pierre ou en verre, contenant périssable), parfois associé à un dépôt de résidus charbonneux provenant du curage de l’aire de crémation. La tombe comprend en outre un dépôt de vases, presque toujours des cruches en trois ou quatre exemplaires, et, de façon plus irrégulière, des balsamaires, des lampes, des pots ou des coupes accompagnées parfois de couvercles, ainsi qu’un mobilier d’accompagnement divers tels que des fioles de parfum ou des objets de parure. Les restes osseux ou les résidus sont souvent surmontés par un conduit à libation généralement constitué d’une amphore tronquée (amphore rhodienne le plus souvent ou de Bétique). Ces dispositifs fonctionnels, destinés à mettre en relation la sépulture et la surface du sol pouvaient être insérés dans la maçonnerie du monument, dans la couverture du coffrage préalablement perforée, ou emboîtée sur l’ossuaire. Ces vases ossuaires sont prélevés sur le terrain dans leur intégrité puis amenés en laboratoire afin d’y être étudiés.

Une étude en laboratoire couplée aux recherches de terrain

Le prélèvement intégral des vases ossuaire et leur fouille fine en laboratoire permettent d’optimiser l’étude des vestiges osseux qui apparaissent morcelés, déformés et fragilisés par l’action du feu. Cette approche révèle une partie des gestes liés au ramassage des os sur l’aire de crémation et sur les modalités de remplissage des ossuaires, qui, dans certains cas, montre une relative et ponctuelle cohérence anatomique. Les informations d’ordre biologique recherchées sont l’estimation de l’âge au décès, la diagnose sexuelle (plus rare en raison de la fragmentation des os coxaux) et les signes de pathologies osseuses (rhumatisme inflammatoire, arthrose, séquelles d’origine traumatique, etc.). Même si les informations obtenues sont souvent partielles (morcellement des ossements, représentation partielle des individus), les résultats obtenus ouvrent d’ores et déjà des perspectives importantes sur la connaissance de la population regroupée dans ce quartier de la nécropole.

Une fouille fine et minutieuse

La fouille des vases ossuaires est un travail minutieux et méthodique. Elle se fait par décapages successifs, c'est-à-dire par passe de quelques centimètres, avec des outils de dentiste. Elle porte sur l’intégralité des restes contenus dans les vases a contrario d’une étude par lavage et tamisage qui pourrait altérer l’intégrité des dépôts. En outre, elle permet d’observer de possibles ensembles ayant conservé une relative cohérence anatomique. Ainsi chaque os est prélevé individuellement puis nettoyé. À partir de ces fragments, les archéologues tentent d’identifier l’identité du défunt. En fonction de différents critères anatomiques telle que la maturation osseuse et dentaire, il est possible d’estimer l’âge du décès ou du moins de donner une attribution à une classe d’âge. L’identification anatomique des ossements placés dans l’ossuaire (et, plus généralement, dans la tombe) est, par ailleurs, révélatrice du traitement des restes du défunt qui ont pu faire l’objet d’un dépôt exhaustif ou, à l’inverse, très sélectif.

Premiers pas dans la compréhension des rites

Les vases ossuaires sont très variés, dans leur forme et leur contenu. Certains renferment quasiment la totalité des restes osseux tandis que d’autres sont très réduits. L’étude vise alors à répondre aux diverses questions afférentes à la mise en dépôt. Le vase contient-il l’ensemble des produits de la combustion ou seulement une partie de celle-ci ?  Est-ce un prélèvement aléatoire ou ciblé ? L’ensemble est-il représentatif des différentes parties du squelette ? Certaines parties du corps étaient-elles en connexion ? Y a-t-on ajouté d’autres éléments tels que des aliments ou du mobilier ? Parmi les observations réalisées sur les vases issues de fouille, un dépôt a ainsi révélé la présence de fragments de textile évoquant le dépôt des os dans une pièce d’étoffe. Répondre à ses questions permet de déterminer les gestes associés au rituel.

Vase ossuaire en verre contenant des fragments osseux brûlés et, dans le fond, une bague en or.

Vase ossuaire en verre contenant des fragments osseux brûlés et, dans le fond, une bague en or.

©

Christophe Cœuret, Inrap

Aménagement : Alenis​​
Contrôle scientifique : Service régional de l’archéologie (Drac Occitanie)
Recherche archéologique : Inrap​
Responsable scientifique : Valérie Bel, Inrap
Étude bio-anthropolgique des vases ossuaires : Richard Donnat, Inrap