Le Centre de recherches archéologiques et historiques anciennes et médiévales (CRAHAM - UMR 62753 université de Caen) vient de publier la première monographie complète sur les tombes aristocratiques dites de « chefs francs » (VIe siècle) découvertes par l'Inrap à Saint-Dizier en 2002. Directrice d’ouvrage et archéologue à l’Inrap, Marie Cécile Truc, décrit cette étude de cas.

Dernière modification
19 mars 2020

Dans quel contexte s’inscrit la découverte des sépultures de Saint-Dizier et quel est l’objectif de cette publication ?

Le site de la Tuilerie se trouve sur la rive gauche de la Marne, à environ 1 km au sud de la ville de Saint-Dizier, à l’extrémité nord du département de la Haute-Marne. Il s’intègre dans un secteur qui est maintenant bien connu grâce aux recherches archéologiques menées sur les parcelles voisines. Au total, depuis les premières fouilles de l’Afan en 1992, près de 30,6 ha ont été sondés et les fenêtres fouillées totalisent une surface d’environ 7 ha, soit une des plus vastes surfaces jamais explorées en Champagne-Ardenne concernant le haut Moyen Âge.

En 2001, un diagnostic sur la parcelle de la « Tuilerie » a mis en évidence une petite occupation datée du Bronze final et un habitat rural médiéval, qui a donné lieu à une fouille que j’ai dirigée de décembre 2001 à février 2002. C’est en cherchant la limite sud-ouest de cet habitat rural médiéval que j’ai découvert les trois sépultures aristocratiques, deux hommes et une femme, ainsi que la tombe de cheval, qui font l’objet de cette publication. L’ouvrage est centré uniquement sur ces tombes, qui offrent un cas d’école d’une fouille récente menée sur la base de méthodes modernes. Il y a eu déjà plusieurs articles et un catalogue d’exposition, mais il s’agit de la première monographie complète sur le sujet, présentant une étude du mobilier, des restes organiques, du geste funéraire, de l’état sanitaire des inhumés et permettant de mieux comprendre l’influence de cette élite franque sur ce territoire.

En quoi ce territoire particulier pouvait-il être attractif pour les Francs ?

Bien que l’actuelle commune de Saint-Dizier n’ait pas revêtu d’importance particulière à l’époque gallo-romaine et n’ait connu un véritable essor qu’au XIIe siècle, le site offrait un intérêt stratégique, puisqu’il permettait de contrôler la vallée de la Marne. Au début du VIe siècle, la frontière entre les royaumes francs et la Bourgogne passe au sud de Saint-Dizier. En 500-501, Clovis a battu près de Dijon Gondebaud, roi des Burgondes, et ses fils Clotaire et Childebert achèvent en 534 la conquête de la Burgondie. Les aristocrates inhumés à Saint-Dizier ont pu jouer un rôle dans le contrôle de cet axe menant vers le royaume burgonde. Outre cet aspect militaire, le site présentait un attrait économique. Le minerai de fer est largement représenté dans cette zone et il est prouvé qu’il a été travaillé sur le site à partir de l’époque carolingienne (VIIIe siècle). Rien n’empêche de supposer qu’il ait été exploité et travaillé plus tôt et que l’installation d’une élite guerrière à cet endroit ait résulté d’une volonté de mainmise sur cette richesse de première importance. Enfin, la villa antique des Crassées et son espace agricole ont pu également jouer un rôle. Même si ses structures bâties semblent en ruine à la fin du IVe siècle, les fouilles ont démontré une continuité d’occupation de l’Antiquité jusqu’au XIIe siècle. Peut-être ces aristocrates ont-ils vécu au sein même de cette villa, la réoccupation des villae au début de l’époque mérovingienne étant un fait bien connu et récurrent. Il semble d’ailleurs exister un lien entre les trois tombes et la nécropole des « Crassées » (VIe-XIIe siècles), située à 200 m seulement. La nécropole et la villa font l’objet d ‘une fouille programmée en partenariat avec l’Inrap (Stéphanie Desbrosse-Dégobertière et Raphaël Durost). Les trois tombes aristocratiques sont isolées et en hauteur. L’absence de vestige sur un périmètre de 20 à 30 m, fait penser qu’elles ont été respectées plutôt qu’oubliées. Des chercheurs ont déjà mis en évidence le fait que les tombes d’élites servaient régulièrement de fondations aux nécropoles et qu’elles pouvaient ainsi occuper cette position excentrée. Cela a pu être le cas ici, et qui dit tombes, dit forcément habitat. On se trouve à l’origine des foyers de peuplement et des premiers villages.

Qu’est-ce qui permet de penser qu’il s’agit bien de tombes franques ?

En ce qui concerne l’habitat et la nécropole, ce sont clairement des Mérovingiens. Mais ces sépultures masculines à inhumation en chambre et non en fosse sont atypiques pour la région. Elles se présentent comme des excavations rectangulaires de 2, 80 m X 1,50 m, sur une profondeur de 1 m environ. Elles étaient coffrées de planches de chêne et fermées par un couvercle. Elles s’apparentent au type Morken, du nom d’une riche tombe masculine du VIIe siècle trouvée sur le site éponyme, en Rhénanie-du-Nord (Allemagne). L’espace intérieur de ce type de chambre funéraire est divisé en deux zones : lit funéraire, brancard ou cercueil dans la partie nord de la tombe, et offrandes, dépôt d’armes et objets divers dans la partie sud. Au VIIe siècle, ce rituel funéraire tend à se démocratiser, alors qu’au VIe siècle, il ne concerne que l’élite.

Ne sommes-nous pas à la limite du royaume franc ?

La configuration, la datation et le mobilier des tombes de Saint-Dizier les apparentent au faciès archéologique des tombes de chefs francs du début du VIe siècle tel que l’a défini Patrick Périn. D’après ce dernier, une cinquantaine de riches sépultures masculines, comportant un armement important et un aménagement funéraire standardisé, ont été retrouvées sur les pourtours des premiers royaumes francs. Leur répartition géographique serait un reflet de la conquête franque, ces tombes étant interprétées comme des tombes d’élites militaires auxquelles Clovis et ses descendants ont attribué des territoires, en vue de s’assurer le contrôle de terres nouvellement conquises.
Quant-à-dire qu’il s’agirait de « Francs », au sens ethnique du terme et non d’autochtones, c’est-à-dire de Gallo-Romains, personnellement, je n’ai jamais réussi à trancher sur le sujet. Je pense qu’il faut plutôt se poser la question en termes d’identité sociale et politique. Cet espace belgo-gallo-franc a connu beaucoup de brassage et il s’est accoutumé à la mode franque, un peu sur le modèle d’une « jet set » internationale. Ces inhumés ont très bien pu être nés en Gaulle et vivre en contact étroit avec la cour franque.

 Tafel 24 (commentée et actualisée en 2008 par M.-C. Truc et G. Achard-Corompt, Inrap).

Carte de répartition des épées à anneaux d’après Menghin (W.) Das Schwert im frühen Mittelalter, Chronologisch-typologische Untersuchungen zu Langsschwerten aus germanischen Gräbern des 5. bis 7. Jahrhunferts n. CH., Wissenschaftliche Beibände zum Anzeiger des germanischen Nationalmuseums, 1983, p. 57 : Tafel 24 (commentée et actualisée en 2008 par M.-C. Truc et G. Achard-Corompt, Inrap).

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M.-C. Truc et G. Achard-Corompt, Inrap

Comment interprétez-vous cette architecture et ces rites funéraires ?

J’ai voulu analyser et donner à comprendre le geste funéraire sur la base de la taphonomie, c’est-à-dire en tentant de comprendre les processus qui sont intervenus depuis l’inhumation, afin de donner une interprétation la plus proche possible de l’état original des tombes. Il a fallu, pour chaque objet localisé à la fouille, offrir une interprétation de la localisation et de la fonction initiales supposées, et reconstituer ainsi l’invisible de ces trois tombes.
Par exemple, dans la sépulture du jeune homme, on a trouvé des sédiments organiques qui indiquent que la chambre était fermée par un couvercle, qu’elle était tapissée de parois en bois, et qu’elle accueillait un cercueil en chêne. Il est possible qu’elle ait aussi comporté un plancher, comme c’est le cas de l’autre tombe masculine. Le cercueil était posé sur des traverses en bois, peut-être descendues dans la tombe à l’aide de cordes. Au pied de cette sépulture, il y avait les traces d’un meuble, probablement un coffre, contenant peut-être des dépôts périssables non parvenus jusqu’à nous. Il semble que le cercueil ait été recouvert d’un tissu orné d’un galon à franges, comme le montrent les restes de tissus retrouvés sous le chaudron, lui-même posé sur le cercueil. Plus de 40 objets ont été retrouvés dans cette sépulture. Les armes les plus volumineuses, angon et lance, étaient posée sur le couvercle de la chambre funéraire. Dans l’espace intérieur de celle-ci, se trouvaient des éléments de harnachement, d’autres armes (hache, bouclier), de la vaisselle en alliage cuivreux ou en verre. Enfin dans le cercueil, au contact du défunt, étaient des objets personnels comme l’épée d’apparat et le scramasaxe. Habillé, le défunt portait sur lui ses accessoire vestimentaires (ceinture, aumônière, bague).

Proposition de restitution de la chambre funéraire 11 (sans les restes textile)

Proposition de restitution de la chambre funéraire 11 (sans les restes textile)

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Dessin L. Juhell, Inrap

Que sait-on de l’état sanitaire de ces défunts ?

Le premier est un adulte d’une trentaine d’années, le second, un homme plus âgé d’une cinquantaine d’années et la jeune fille devait avoir entre 16 et 19 ans. Ces trois individus étaient grands. Une analyse ADN a permis la mise en évidence de l’appartenance possible à une même lignée maternelle du jeune homme et de la jeune femme, qui pourraient donc éventuellement être frère et sœur. L’individu plus âgé n’a en revanche aucun lien d’origine maternelle avec les deux autres. L’analyse osseuse a permis d’observer une déformation au niveau de la hanche du jeune homme, indice d’une pratique cavalière intense. L’homme le plus âgé souffrait d’une maladie résultant sans doute d’une alimentation trop riche, associée à de l’obésité. L’ensemble des données de l’étude anthropologique montre donc une population ayant vécu dans des conditions privilégiées pour l'époque. L’analyse isotopique de la faune alentour et une comparaison avec les ossements trouvés dans la nécropole des « Crassées » pourront apporter des informations sur l’alimentation des défunts et indiquer éventuellement s’ils ont vécu sur le site.

L’inhumation de cheval associée à ces tombes est-elle courante chez les Francs ?

L’inhumation de chevaux entiers est rare dans la région, mais les tombes de chevaux sont bien connues dans le monde germanique. Le cheval a dû avoir un rôle psychopompe, c’est-à-dire de guide de l’âme du défunt, mais aussi attester le haut rang de ce dernier. À Saint-Dizier cette fonction ostentatoire est très probable. La tombe de cheval se trouvait à cinq mètres des tombes humaines, peut-être enfouies sous un tertre. Le cheval a été soigneusement inhumé en position repliée. L’examen des dents a révélé une usure au niveau des prémolaires inférieures, indicative sans doute du port prolongé d’un mors. La présence d’un mors dans la sépulture du jeune homme incite à penser que le cheval appartenait à ce jeune homme, une supposition renforcée par la déformation osseuse observée sur la hanche de ce dernier.

Vue générale de la tombe de cheval

Vue générale de la tombe de cheval

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V. Peltier, Inrap

Quelles sont les caractéristiques du mobilier découvert dans les tombes de Saint-Dizier ?

Le mobilier est constitué de 200 objets très variés. Dans les deux sépultures masculines, on retrouve toute la panoplie d’armes caractéristique d’une élite guerrière franque : épées à pommeau en argent doré glissées dans leur fourreau en bois, angon, scramasaxes glissés dans leur fourreau à bouterolle d’argent, haches, fer de lance, umbo de bouclier, couteaux, pointes de flèches. La tombe de la jeune femme a livré de riches parures, dont quatre fibule, un collier, un bracelet en argent et une bague en or et grenat. Les deux fibules rondes et la bague sont incrustées de grenat selon la technique du cloisonné. En effet, au VIe siècle, le monde mérovingien était littéralement « envahi » de grenats, importés d’Inde. On retrouve aussi ces grenats sur les deux fermoirs d’aumônières découverts dans les tombes masculines. Les deux autres fibules dites « ansées asymétriques » sont en argent doré, avec incrustation de grenat et de nielle (sulfure métallique de couleur noir). L’ensemble de cette parure offrait un aspect très coloré avec une dominance de l’or et du rouge, couleurs caractéristiques de l’élite à cette époque. L’ambre qui a servi à manufacturer certaines perles du collier de la jeune fille provient certainement de la Baltique, un matériau très prisé par les Mérovingiens. Parmi les diverses boucles de ceinture, l’une, réalisée à partir d’un morceau de cristal de roche, pourrait provenir d’un atelier byzantin. Les Francs aimaient copier la mode byzantine, entre autres dans leurs travaux d’orfèvrerie. Les Francs de Saint-Dizier sont censés être chrétiens, mais on n’a trouvé aucun signe chrétien dans les tombes. Les traces de culte trouvées sur le site des « Crassées » sont postérieures de trente ans au moins.

L’ouvrage comporte toute une section sur l’analyse des restes textiles. Pourquoi ?

Grâce au milieu humide des tombes, beaucoup de restes textiles, de cuir et même de fourrure ont été conservés, ce qui est rare en archéologie. La corrosion du métal a minéralisé le tissu. Plus les textiles sont fins et travaillés, plus la position sociale des défunts est élevée. Nous avons pu reconstituer le tissu de la jeune fille. Elle portait une tunique longue en lin, et par-dessus un manteau en laine épaisse dont le bord était brodé avec des perles. Deux grandes fibules ansées fermaient ce manteau. Dans la tombe du jeune homme, le galon très large qui entourait le cercueil a laissé son empreinte sous le chaudron. C’était un tissu germanique de très haute qualité, avec de longues franges, qui n’a pas beaucoup d'équivalents en Europe. Il devait porter lui aussi un message, indiquer le haut rang de son porteur. Enfin, toujours dans la tombe du jeune homme, la spécialiste qui a étudié les restes textiles a pu mettre en évidence que certains objets, comme la hache, avaient sans doute été emballés dans un tissu, avant d’être déposés dans la tombe.

Sépulture 11, galon aux planchettes avec franges (au-dessus)

Sépulture 11, galon aux planchettes avec franges (au-dessus)

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B. Bell, Inrap

Cette monographie est très complète, mais est-elle définitive ?

C’est un ouvrage scientifique qui a impliqué une trentaine de contributeurs, de l’Inrap, du CNRS, du centre de recherche et de restauration des Musées de France (C2rMF), de différents laboratoires internationaux. Bien que l’étude des sépultures soit déjà très complète, les analyses isotopiques sur les ossements humains et fauniques se poursuivent. Il faudra effectuer des comparaisons avec la population mérovingienne des « Crassées » et, à terme, effectuer une synthèse sur tout ce secteur de Saint-Dizier au potentiel archéologique exceptionnel. Le temps des conclusions semble encore bien lointain !

Saint-Dizier « La Tuilerie » - Trois sépultures d’élite du VIe siècle - couverture