Sur le site des « Gravilliers » à Pontarlier, l'Inrap met au jour un important habitat des VIe-VIIe siècles. Inhabituel par son organisation, son église en bois à plan basilical et le riche mobilier de ses tombes, ce village évoque un centre domanial franc ayant pu jouer un rôle dans la stratégie de conquête du royaume des Burgondes.

Dernière modification
09 octobre 2020

Une équipe de l’Inrap fouille actuellement un important habitat du premier Moyen Âge à Pontarlier (Doubs). Prescrite par l’État (Drac Bourgogne-Franche-Comté), cette fouille du site des « Gravilliers », est réalisée dans le cadre de l’aménagement du parc d’activités économiques du Grand Pontarlier. En 2011, son diagnostic archéologique sur 21,5 hectares révélait un site d’habitat mérovingien et sa nécropole mais aussi une occupation mésolithique qui constitue désormais la plus ancienne présence humaine connue à Pontarlier.
Aujourd’hui, les archéologues de l’Inrap fouillent sur 8 hectares la quasi-intégralité de l’habitat mérovingien. L’emprise de la fouille offre ainsi, aux archéologues, une vision exhaustive de cet ensemble. Des grands bâtiments à l’architecture jusqu’alors très peu documentée en France et une église en bois à plan basilical constituent à eux seuls une avancée majeure dans les connaissances du premier Moyen Âge. Mais le site de Pontarlier s’avère surtout le témoin d’enjeux géopolitiques liés à la conquête du royaume des Burgondes par les Francs.

Vue générale du site des Gravilliers

Un village inhabituel et sa remarquable église à plan basilical

La fondation du village prend place au cours de l’époque mérovingienne et son occupation se déploie sur moins de 200 ans durant les VIe et VIIe siècles. Le cœur du site couvre environ 1 hectare. Son plan frappe sous deux aspects : l’organisation orthonormée et le resserrement des bâtiments principaux.

Une dizaine de grands bâtiments rectangulaires (200 - 300 m2) ont été repérés. Ceux-ci sont soutenus par de puissants poteaux porteurs de près d’un mètre de diamètre. Ces constructions ont en commun une nette séparation de l’espace, reflétant des usages très différents : une moitié est cloisonnée et portée par des nefs (sans doute l’espace d’habitation) ; l’autre, beaucoup plus dégagée, est probablement la zone de stabulation des bêtes. Jusqu’alors, ce type de plans ne se rencontrait qu’en Suisse alémanique et en Bavière.

À l’écart des bâtiments d’habitation, une église constitue un autre élément remarquable du site. Il s’agit d’un édifice en bois d’une vingtaine de mètres de long pour 14 m de large dont le plan est de type basilical. Elle ne connait, de par son plan, aucune équivalence dans les régions alentours, françaises ou suisses. Contemporaine du site, cette église est désormais l’une des plus anciennes du massif jurassien. Il s’agirait d’un lieu de culte érigé par les propriétaires du village.

Évocation de l’église mise au jour à Pontarlier

Évocation de l’église mise au jour à Pontarlier

©

François Gauchet, Inrap


Quatre tombes, l’une située dans l’édifice même et les autres à proximité pourraient d’ailleurs appartenir aux membres de la famille fondatrice.
Parallèlement, quelques 70 sépultures, disséminées au sein même du village, ont été fouillées.
 

Une économie basée sur l’élevage

À quelques dizaines de mètres du village, près d’une source d’eau pérenne captée au moyen d’un tronc d’arbre évidé, une aire d’abattage de bétail a été identifiée. Elle s’étend sur plusieurs centaines de mètres carrés. Des datations au carbone 14 montrent que cette activité est concomitante de l’occupation mérovingienne du VIIe siècle. Le bœuf domine au sein des milliers de restes osseux découverts, mais le cheval est également bien représenté. La grande quantité d’ossements montre une activité de boucherie soutenue. L’élevage constitue la base économique de l’occupation.

Une stratégie franque pour consolider les conquêtes

Ce site a été occupé pendant quelques générations, moins de 150-200 ans. L’organisation de l’habitat témoigne d’une création rapide. Le village a été édifié à une faible distance du bourg de Pontarlier, à l’époque, lieu d’étape stratégique de la traversée du Jura sur la grande route reliant l’Italie et la Gaule du nord. Si le statut des habitants est difficile à percevoir, leurs tombes, retrouvées dans le village, révèlent des individus porteurs d’épée et des cavaliers. La riche bijouterie féminine de certaines sépultures n’est pas sans rappeler celle de la nécropole de La Grande Oye à Doubs, dont l’impressionnant mobilier est exposé dans le musée de Pontarlier. Le site des Gravilliers correspondrait alors à un centre domanial plutôt qu’à un simple village de paysans.

Avec ses plans de maison inhabituels pour la région et son implantation rapide, ce village évoque une transplantation de population, pratique courante à l’époque pour consolider de nouvelles conquêtes. L’apparition de cet habitat est, en effet, plus ou moins contemporain de la conquête du royaume des Burgondes par les Francs en 534. Comme la nécropole de La Grande Oye créée ex-nihilo dans le courant du VIe siècle et abandonnée vers la fin du VIIe siècle, l’habitat « des Gravilliers » témoigne très probablement d’enjeux géopolitiques dont la mise sous contrôle par le royaume franc du grand axe de circulation reliant l’Italie à l’Europe du nord-ouest.

L’abandon du site semble avoir été rapide mais ordonné. Aucune trace d’une destruction violente n’a été décelée. Les raisons envisagées sont le regroupement de la population dans le bourg de Pontarlier, des évolutions géopolitiques ou un changement du modèle économique de subsistance.

Aménagement : ZAE des Gravilliers, communauté de communes du grand Pontarlier
Contrôle scientifique : Service régional de l’archéologie (Drac Bourgogne-Franche-Comté)
Recherche archéologique : Inrap
Responsable scientifique : Michiel Gazenbeek, Inrap