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Néandertal a fabriqué les premiers outils spécialisés en os d'Europe

Publié le 13 août 2013 · Mis à jour le 28 août 2013
De nouvelles découvertes le démontrent : Néandertal a été le premier en Europe à fabriquer des outils standardisés et spécialisés en os. Ceux qui viennent d’être découverts dans le sud-ouest de la France sont des lissoirs, outils encore utilisés aujourd’hui dans l’artisanat du cuir.
Deux équipes de recherche, l’une de l’Institut national de recherches archéologiques préventives (Inrap) et l’autre de l’Institut Max Planck d’anthropologie évolutive à Leipzig, en Allemagne, ont rapporté conjointement la découverte d’outils néandertaliens en os provenant de leurs fouilles sur deux sites paléolithiques voisins, dans le sud-ouest de la France. Ces outils diffèrent de ceux découverts jusque-là dans des sites néandertaliens, mais ils sont similaires à un type d’outil bien connu sur des sites plus tardifs attribués à l’Homme moderne. Il s’agit de lissoir, outil qui fait toujours partie de la panoplie actuelle des artisans travaillant le cuir. Ces lissoirs sont façonnés sur côtes de cerf ; la pointe en est polie et a servi à travailler la peau. Ce type d’outil, frotté contre une peau, permet d’assouplir, de polir et de rendre le cuir plus résistant à l’eau.
Les hommes modernes ont remplacé les Néandertaliens en Europe il y a environ 40 000 ans, mais les capacités cognitives des Néandertaliens sont encore largement débattues. Certains affirment qu’avant leur remplacement, les Néandertaliens avaient des comportements similaires aux hommes modernes, tandis que d’autres soutiennent que ces similitudes n’apparaissent qu’à partir du contact avec l’Homme moderne.

« Pour l’instant, les outils en os de ces deux sites sont l’un des meilleurs éléments de preuve en faveur du développement indépendant par les Néandertaliens d’une technologie associée jusqu’ici aux seuls hommes modernes », explique Shannon McPherron, de l’Institut Max Planck d’anthropologie évolutive à Leipzig, en Allemagne. Avec Michel Lenoir, du cnrs, il a fouillé l’abri Peyrony en Dordogne où trois des lissoirs ont été découverts.

« Si les Néandertaliens ont développé d’eux-mêmes ce type d’outil en os, il est probable que les hommes modernes ont acquis cette technologie auprès d’eux. Les hommes modernes arrivent en Europe équipés seulement, semble-t-il, d’outils en os pointus et peu de temps après ils commencent à utiliser des lissoirs. Il s’agit du premier témoignage probable d’une transmission de technologie de Néandertal à nos ancêtres directs, les hommes anatomiquement modernes », explique Marie Soressi de l’Inrap. Avec William Rendu du cnrs, Marie Soressi et son équipe ont découvert le premier des quatre outils en os lors la fouille du site Pech-de-l’Azé I, site néandertalien classique situé en Dordogne.

Toutefois, il n’est pas possible d’éliminer la possibilité que ces outils soient en fait la conséquence d’une arrivée de l’Homme moderne en Europe plus précoce qu’on ne peut le démontrer actuellement. Les Hommes modernes auraient peut-être alors pu influencer le comportement de Néandertal. Pour résoudre ce problème, il faudrait disposer de gisements avec une meilleure préservation de l’os en Europe centrale.

La question de la fréquence de ce nouveau comportement néandertalien demeure. Les trois premières découvertes étaient des fragments de moins de quelques centimètres de long qui n’auraient certainement pas été identifiés s’ils n’avaient pas été recherchés spécifiquement. « Lorsque vous rassemblez ces petits fragments et que vous les comparez avec les objets retrouvés sur des gisements plus tardifs, les similarités sont évidentes », commente Shannon McPherron. « Mais il est vrai que la ressemblance avec les outils découverts sur des sites de l’Homme moderne et avec les outils actuels est encore plus frappante lorsqu’il s’agit de pièces pratiquement complètes, comme celui que nous avons trouvé l’été dernier à l’abri Peyrony. »

Les analyses des traces d’utilisation sur l’un des outils en os, menées par Yolaine Maigrot, du cnrs, montrent que l’usure est compatible avec un usage sur un matériau souple comme la peau. Les artisans du cuir utilisent encore aujourd’hui des outils similaires. « Des lissoirs comme ceux-ci sont un excellent outil pour le travail de la peau, si bien que, 50 000 ans après leur élaboration par les Néandertaliens, j’ai pu acheter un lissoir neuf vendu sur internet pour l’artisanat traditionnel », explique Marie Soressi. « Cela montre que cet outil était si efficace qu’il a perduré dans le temps pratiquement sans changement. C’est peut-être là le seul héritage des temps néandertaliens encore en usage dans notre société actuelle. »

Ce ne sont pas les premiers outils en os néandertaliens découverts, mais jusqu’à présent ces outils en os néandertaliens ressemblaient aux outils en pierre et étaient taillés avec les mêmes techniques que pour la pierre, par percussion. « Les Néandertaliens fabriquaient parfois des racloirs, des outils encochés et même des bifaces en os. Ils utilisaient également l’os comme percuteur pour retoucher ou affûter leurs outils en pierre », explique Shannon McPherron. « Mais nous avons ici des Néandertaliens profitant de la souplesse et de la flexibilité de l’os pour le façonner et utiliser l’os de façon spécifique et d’une manière que ne permet pas la pierre. »

Les outils en os ont été découverts dans des niveaux contenant des outils en pierre typiquement néandertaliens ainsi que les ossements des animaux chassés par les Néandertaliens : chevaux, rennes, cerfs et bisons. Tant à l’abri Peyrony qu’au Pech-de-l’Azé I, il n’y a pas de traces d’occupation plus tardive par les hommes modernes qui auraient pu contaminer les niveaux sous-jacents. Les deux sites préservent seulement des occupations néandertaliennes.

Pour connaître l’âge des outils en os, Sahra Talamo, de l’Institut Max Planck d’anthropologie évolutive, a daté au carbone 14 des ossements découverts à côté des outils en os. Au Pech-de-l’Azé I, Zenobia Jacobs, de l’université de Wollongong, en Australie, a eu recours à une datation par luminescence stimulée optiquement (OSL) des sédiments de la couche livrant les outils en os. Les résultats placent l’outil en os de Pech-de-l’Azé I à plus de 50 000 ans. C’est bien avant la plus ancienne preuve de la présence de l’Homme moderne en Europe occidentale, et bien plus ancien que tout autre exemple d’utilisation sophistiquée de l’os comme outil.

Les auteurs

Marie Soressi dirigeait jusqu’à très récemment des recherches à l’Institut national de recherches archéologiques préventives (Inrap). Elle est désormais professeur assistant à l’université de Leiden aux Pays-Bas. Grâce aux fouilles pluridisciplinaires et internationales qu’elle dirige, elle travaille à une meilleure compréhension des processus de disparition des Néandertaliens et d’expansion des populations humaines anatomiquement modernes. Elle fouille en France et a également travaillé en Afrique du Sud. Elle est chercheur associé au département d’évolution humaine de l’Institut Max Planck d’anthropologie évolutive à Leipzig, en Allemagne.

Shannon P. McPherron est le responsable de l’archéologie au département d’évolution humaine à l’Institut Max Planck pour l’anthropologie évolutive à Leipzig, en Allemagne. Il fouille en Éthiopie, au Maroc et dans le sud-ouest de la France, et il a dirigé la fouille de l’abri Peyrony en collaboration avec Michel Lenoir du cnrs depuis 2009. L’objectif de son travail dans le sud-ouest de la France est de mieux comprendre les comportements de Néandertal juste avant l’arrivée des hommes modernes. En Afrique, sa recherche est axée sur l’archéologie des hommes anatomiquement modernes contemporains des Néandertaliens européens et sur les premières traces d’utilisation d’outils de pierre.
Les fouilles de ces gisements ont été autorisées et soutenues financièrement par le Musée national de Préhistoire des Eyzies, le service régional de l’Archéologie d’Aquitaine, le service départemental de l’Archéologie de la Dordogne, la commission interrégionale de la Recherche archéologique d’Aquitaine, le conseil général de la Dordogne, l’Australian Research Council (DP1092438) et la société Max Planck.

Publication originale

Marie Soressi, Shannon P. McPherron, Michel Lenoir, Tamara Dogandžić, Paul Goldberg, Zenobia Jacobs, Yolaine Maigrot, Naomi Martisius, Christopher E. Miller, William Rendu, Michael P. Richards, Matthew M. Skinner, Teresa E. Steele, Sahra Talamo, Jean-Pierre Texier
Neandertals Made the First Specialized Bone Tools in Europe
PNAS, August 12, 2013