Dans le quartier de la Joliette, une équipe d’archéologues de l’Inrap a mis au jour des vestiges illustrant l’essor du commerce maritime à Marseille entre la fin du XVIIIe siècle et le début du XIXe siècle.

Chronique de site
Dernière modification
12 décembre 2017

Près de 3 500 m² d’un secteur autrefois littoral ont été récemment fouillés à Marseille, dans le quartier de la Joliette. C’est dans l’ancien bâtiment Art Déco de la Compagnie générale transatlantique que ces recherches ont été menées, en amont d’un projet d’aménagement porté par Eiffage Immobilier. La création d’un parking souterrain a en effet entraîné la prescription d’une fouille archéologique préventive par l’État (Drac Paca), menée par une quinzaine d’archéologues de l’Inrap entre les mois de juillet et d’octobre 2017. La mise au jour des vestiges piégés lors de la création des nouveaux ports, objets du quotidien ou bateaux, illustre l’essor du commerce maritime et offre un témoignage sur la vie quotidienne à Marseille entre la fin du XVIIIe siècle et le début du XIXe siècle.

Sous le quartier de la Joliette, l’ancien littoral

La zone investie au 22 rue Jean-François Leca était autrefois située entre les anciennes anses de l’Ourse et de la Joliette, juste en face du cap Titol. Elle appartient aux terres gagnées sur la mer à partir des années 1840 lorsqu’au moment de la Révolution industrielle sont créés les nouveaux ports de la Joliette.

Les fonds marins accusent ici une pente douce et très légère, où l’on peut lire la succession, au fil des siècles, de dépôts naturels et de vestiges : fragments d’amphores antiques, objets céramiques d’époques médiévale et moderne, ou encore grumes de bois de grande taille, signes de l’existence d’un aménagement du littoral, peut-être un ponton.

Les niveaux marins les plus récents sont ceux scellés par les importants comblements réalisés au XIXe siècle pour aménager les nouveaux ports, à partir de matériaux issus de l’arasement de la colline Saint-Lazare toute proche. Plusieurs grands paniers en fibres végétales utilisés pour ce travail témoignent d’un chantier pharaonique, effectué manuellement.

La fouille de l’ancien bâtiment de la Compagnie générale Transatlantique, situé dans le quartier de la Joliette, a révélé des vestiges piégés lors de la création des nouveaux ports au XIXe siècle. 


Objets du quotidien ou bateaux illustrent l’essor du commerce maritime et offrent un témoignage sur la vie quotidienne à Marseille entre la fin du XVIIIe siècle et le début du XIXe siècle.  
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INRAP - Tournez S'il Vous Plaît - 2017

Des objets qui racontent la vie quotidienne

De nombreux objets ont été piégés dans les niveaux marins, sous le comblement. Ils correspondent à des déchets jetés en mer ou ramenés par les courants mais aussi à des biens perdus lors de naufrages ou d’activités maritimes. Y figurent quantité d’objets en matière périssable, rares car habituellement disparus. Ainsi, de très nombreuses chaussures ont été découvertes, de toutes tailles, formes et matières. On trouve de la vaisselle en bois, des nasses de pêche, des paniers, des cordages et toutes sortes de petits objets de la vie quotidienne (brosses, pipes, flûtes, jetons…). La céramique est très abondante, dont des pots de moutarde Maille (la maison Maille existe depuis 1747), des bouteilles en grès, des poêlons, des pots à fraise…

Quelques trouvailles étonnantes ont également émaillé les fouilles : un boulet de canon en pierre, des noix de coco, des carapaces de tortue, des coquillages exotiques…

L’ensemble de ce mobilier, qui a séjourné en eau salée, doit subir un traitement de conservation spécifique. Il offre un témoignage singulier de la vie quotidienne mais également de l’art populaire ou culinaire à Marseille entre la Révolution française et la Monarchie de Juillet. 

Un bateau exceptionnellement bien conservé

Aux côtés de ces objets, trois épaves de bateaux, bien conservés, ont été exhumées. Il s’agit de barques de pêche ou de travail, ces dernières pouvant servir à décharger les marchandises des gros navires amarrés au large. De construction robuste, alliant le résineux et le chêne, deux d’entre-elles sont des barques à tableau arrière et la dernière correspond sans doute à un « museau de cochon », petite barque de pêche traditionnelle provençale. La plus grande, longue de 6,30 m, a été intégralement prélevée sous la direction d’un charpentier de marine dans le but d’être restaurée puis exposée au musée d’Histoire de Marseille. Ce type de bateau servant au mouillage des gros bateaux a une valeur patrimoniale exceptionnelle, aucun exemplaire n’étant conservé en Méditerranée. Sa datation, qui sera affinée en laboratoire, se situe entre la fin du XVIIIe et le début du XIXe siècle.

Plusieurs éléments d'un gros bateau de type brick ou goëlette (deux ou trois mâts long de 25-30 m) ont également été découverts. Un safran du gouvernail, un étambrai (pièce de pont tenant un mât), composants rarement conservés, attestent sans doute d’un naufrage ou du démantèlement de grands navires à proximité de la côte.

Au musée d’Histoire de Marseille, un fil d’Ariane maritime et portuaire

Le musée d’Histoire de Marseille se déploie autour du port antique de Marseille situé au cœur du site archéologique de la Bourse. Son parcours muséographique présente l’histoire de la ville depuis sa fondation en 600 av. J.-C. à nos jours, en suivant un fil d’Ariane qui est son histoire maritime et portuaire.

Parmi les 4 000 items exposés, six épaves de bateaux et des objets maritimes sont les témoins des voyages des Marseillais, de la vie des marins et des pêcheurs, du transport des marchandises sur le port, des échanges de savoir-faire et d’idées en Méditerranée.

Une collection exceptionnelle d’épaves antiques

Les six épaves grecques et romaines exposées au sein du musée constituent la plus importante collection de navires antiques actuellement présentée en Méditerranée.

Mais à son ampleur, cette collection ajoute une grande originalité par la rareté des vestiges exposés qui en fait un ensemble exceptionnel. En premier lieu, les deux épaves grecques archaïques Jules-Verne 7 et 9 évoquent les origines de la cité phocéenne et comptent parmi les plus anciennes connues de Méditerranée. Notamment, JV9 offre la particularité remarquable d’avoir tous les éléments assemblés par des ligatures végétales en lin selon la tradition grecque des bateaux « cousus ». Les épaves romaines JV3 et 4 appartiennent toutes deux au même type qui est caractérisé par la présence d’un puits ménagé au fond de la carène. Cette étrange caractéristique, jusqu’alors totalement inédite, conduit à identifier ces épaves comme celles de chaland à clapet destinés à recevoir et à évacuer les sédiments des dragages du port.

Quant à l’épave du navire romain de la Bourse, il s’agit du plus grand navire maritime antique conservé dans le monde. Il mesurait à l’origine 23 mètres de long pour 8 mètres de large et pouvait transporter plus de 100 tonnes de marchandises.

L’intérêt patrimonial de l’épave de la rue Leca

Une tradition tenace aux XVIIIe et XIXe siècles voulait que le rivage vers la Major ait considérablement reculé depuis l’Antiquité. La fouille de la rue Leca vient plutôt confirmer qu’il a très peu changé. Le fonds marin à cet endroit est peu profond et sert de glacis défensif pour la ville, aucun bateau ne pouvant s’approcher de cette falaise sans risquer de s’échouer, si ce n’est de petites barques comme les trois qui ont été trouvées. Scellées sous les remblais des travaux de 1845, elles témoignent donc de cette ancienne configuration portuaire et sont quasiment les seuls vestiges archéologiques pour ce rivage maritime (en dehors du fanal, du fort Saint-Jean et des fragments de murailles médiévales découverts en fouille mais détruits à leur terme).

Le musée d’Histoire a décidé de sauvegarder l’une d’entre elles, la mieux conservée, mesurant six mètres de long par deux mètres de large. Il pourrait peut-être s'agir d'une embarcation portuaire de lamanage de la fin du XVIIIe ou du début du XIXe siècle. Son bon état de conservation a permis la mise en œuvre d’un séchage lent sous bâche durant plusieurs mois au sein des réserves, opération présentant des coûts limités et laissant le temps d’envisager à moyen terme une valorisation muséographique.

Le musée souhaite enfin intégrer la sauvegarde de cette barque dans une démarche plus globale de conservation du patrimoine nautique marseillais pour les derniers siècles. En effet, La barquette « Fon-Fon II » construite en 1968 par la famille Ruoppolo est un des derniers témoins de l’activité de charpenterie navale en bois de la ville. Elle fait partie des collections du musée depuis cette année et possède désormais son numéro d’inventaire. Le musée espère bientôt pouvoir acquérir un mourre de pouar le « Favori » (début XXe siècle) actuellement exposé à l’entrée du musée et appartenant à l’association Carènes.

Aménagement : Eiffage immobilier
Contrôle scientifique : Service régional de l’Archéologie (Drac Paca)
Recherche archéologique : Inrap
Responsable scientifique : Anne Richier, Inrap
Collaboration : José Cano, Ateliers Borg